Bruxelles: Gabriel Ringlet propose un livre provocateur: "L’évangile d’un libre penseur"
Rompre avec un cléricalisme qui exploite la faiblesse humaine
Louvain-la-Neuve, 10 septembre 1998 (APIC) "Dieu serait-il laïque?" C’est la question mise en sous-titre d’un nouveau livre de Gabriel Ringlet, vice-recteur de l’Université Catholique de Louvain (UCL): "L’évangile d’un libre penseur" (1). Parce qu’il cherche "l’homme au-delà de l’homme, et Dieu au-delà de Dieu", l’auteur qui est prêtre et journaliste, théologien et passionné pour la recherche rigoureuse, n’hésite pas à écrire: "Je crois vraiment, oui, sans la moindre récupération, que la libre pensée est une bonne nouvelle et que l’Evangile appelle à la liberté".
Si le titre du livre apparaît comme provocation, l’auteur le conçoit d’abord comme un appel adressé à chacun dans son terroir, non comme matière à scandale. Gabriel Ringlet ne veut brader ni "évangile" ni "libre pensée"". Il se refuse, en tout cas, comme chrétien, à jouer le jeu de celui qui confond "témoigner de l’Evangile" et "écouler sa marchandise". Il veut rompre avec une sacralité douteuse, comme avec un cléricalisme qui exploite la faiblesse humaine. Le défi : "dire doucement une parole forte" pour dépasser la violence qui peut être à la racine de toute conviction religieuse.
Au pied des montagnes
Pour Gabriel Ringlet le décisif n’est pas la foi, mais "la manière de croire ou de ne pas croire". Evangile et libre pensée: il se revendique de l’un et de l’autre. Mieux: "Je lance un appel passionné pour renverser des montagnes de préjugés qui nous divisent artificiellement. Je n’appelle pas à une rencontre facile. Je sais qu’il y a des réseaux institutionnels, dans lesquels les réponses différentes aux grandes questions peuvent être parfois très cloisonnées. Mais je pose la question: ne peut-on gérer ces différences en les faisant se rencontrer? Allons-nous continuer à faire commerce de nos oppositions?"
Le vice-recteur de l’UCL reste consterné par le "double discours" que des collègues continuent à tenir: il n’est pas rare, par exemple, que des médecins de l’UCL se sentent proches, en privé, des interrogations que leur partagent leurs voisins de l’Université Libre de Bruxelles; mais d’où vient qu’en public, sur un plateau de télévision notamment, on s’empresse d’accentuer artificiellement les différences? Pourquoi ces caricatures? Parce qu’on est dérangé par la liberté de l’autre?
Gabriel Ringlet ne nie pas que des clivages existent. Mais, insiste-t-il, "devant les grands tournants du prochain millénaire, nous n’aurons pas assez de toutes nos forces. Chrétiens et laïcs ont objectivement avantage à s’épauler. Or, autant la laïcité est un combat pour l’homme libre, autant le christianisme est un combat pour la liberté de Dieu, que les religions ont propension à enfermer. Au fond, chrétiens et laïcs sont confrontés à un même problème: il s’agit "de rompre avec l’idolâtrie." Christianisme et athéisme ont un service mutuel à se rendre: la résistance contre l’idolâtrie de l’homme et contre l’idolâtrie de Dieu.
Quatre traversées
Le livre est construit en quatre parties, qui se présentent comme autant de "traversées". C’est d’emblée le cas pour le "dialogue", qui invite chacun à se laisser "traverser par la parole de l’autre". L’auteur recommande même aux partenaires du dialogue, avec les "Actes des Apôtres": "il y a plus d’urgence à recevoir qu’à donner" (Ac 20,35). Il ne s’agit ni de brandir son identité, ni de la cacher. Il s’agit plutôt de cultiver chacun son identité pour la rendre plus "chantante". De nouvelles vocalises n’y suffiront pas: il faut descendre en soi pour habiter sa propre parole, de manière à offrir à l’autre, dans le dialogue, "la densité d’une présence".
La barque du dialogue
C’est donc dans la barque du dialogue que l’ouvrage propose, tour à tour, une traversée de la laïcité et du christianisme. En 30 pages pour l’une, en 70 pour l’autre, Gabriel Ringlet propose sa propre visite. Aucune prétention à une présentation exhaustive. Simplement l’offre modeste d’un premier parcours à qui n’a jamais mis les pieds dans le jardin d’en face, où l’on sait aussi ce que cultiver veut dire.
Le chrétien, surtout s’il en est peu informé, découvrira que la laïcité est un intense combat pour l’homme, et contre tout ce qui pourrait l’étouffer: le libre penseur n’est-il pas, par définition, une personne "refusant de se laisser enfermer dans un système de pensée contraignant"? Au laïque qui, de son côté, penserait le christianisme comme bétonné dans un corps de doctrine, Gabriel Ringlet fait aussi découvrir que l’Evangile est avant tout "un récit amoureux", où se marient "sensualité, terroir, poème et chant".
Mais peut-on tenir sur les deux rives ? La dernière partie montre plutôt comment jeter des ponts. Car il y a urgence. Le monde est une poudrière. La génétique galope. L’argent assassine tous les jours en silence. Les institutions sont fatiguées. La démocratie elle-même se cherche un nouveau souffle.
Gabriel Ringlet ne plaide pas pour l’empressement qui faciliterait le consensus mou, mais pour un vrai "pluralisme de confrontation", où chacun accepte avec l’autre de "descendre en soi au plus profond". "Si l’on veut des avancées institutionnelles, il faut commencer par le plus difficile: se confronter ensemble aux grandes questions de la vie, de la mort, de la souffrance et du mal. Il faut ensuite interroger ensemble une spiritualité commune. Vouloir ensemble un humanisme commun n’empêche pas de le bâtir au pluriel. Le vice-recteur de l’UCL suggère d’ailleurs, dans cette perspective, de mettre en place de nouveaux lieux de formation: pourquoi pas, dès l’enseignement secondaire et tous réseaux confondus, un cours obligatoire d’introduction à la laïcité et aux religions?
Les clés de la résistance
La finale du livre est, selon l’auteur, une sorte "d’hymne à la grandeur de l’homme, dans un pays qui est menacé". Il s’explique: "La frontière ne passe pas entre ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas. La frontière, c’est la manière. Elle passe en chacun. Entre ce qui est armé et ce qui est désarmé, entre ce qui accueille et ce qui refuse la fragilité, entre ce qui doute et ce qui croit en moi."
Le champ est rempli de questions à débattre. Le dialogue y est urgent et possible, souligne G. Ringlet, pour autant que chacun accepte de ne pas enfermer Dieu ou l’homme dans ses propres conceptions. L’enjeu est ailleurs que dans la doctrine : il est dans le souffle intérieur, dans le feu spirituel. "Pourquoi trop de croyants - et cela me fait mal - sont-ils si ternes? Appliqués, oui. Consciencieux, sûrement. Orthodoxes, irréprochables, mais morts spirituellement. Est-ce que cela vaut seulement pour les croyants?"
Il existe un remède: il y a du bonheur à descendre loin en soi et à s’aventurer dans cette contrée encore peu explorée où il nous arrive de croiser l’inconnu que nous sommes à nos propres yeux. C’est à ce prix que sera possible, aux grands tournants du XXIe siècle, une vraie et forte "résistance spirituelle".
Gabriel Ringlet est persuadé que "s’aventurer dans cette contrée encore peu explorée" est possible pour tout un chacun, quel que soit son milieu culturel et quelle que soit la tradition dont il a hérité. Il reconnaît toutefois que le "magistère" cher à l’Eglise catholique ne se marie guère avec la "libre pensée", même gonflée de sève évangélique. Ne retrouve-t-on pas une question classique de la libre pensée: "Comment un catholique pourrait-il prétendre garder l’esprit libre, alors que sa pensée reste gouvernée par un magistère qui en détient les clés?"
Lever l’excommunication de Luther
"Si le magistère veut avoir un avenir, répond aujourd’hui G. Ringlet, il a avantage à changer de clés. D’ailleurs, le pape s’apprête à faire dans ce sens une grande déclaration, à l’occasion du Jubilé de l’an 2000. On devine que ce sera une demande de pardon pour toutes les fautes commises au nom de l’Eglise. Mais si l’Eglise veut être crédible, elle ne pourra pas se contenter d’une déclaration. Il lui faudra aller au bout de l’autocritique et, notamment, lever l’excommunication de Luther. On peut lever pareille excommunication sans pour autant signer chaque phrase de celui qu’on a critiqué: le dialogue solide noué entre Luther et Erasme est là pour montrer la voie.
L’Eglise devrait aller encore plus loin: elle n’a jamais remis publiquement en cause, que je sacre, certaines déclarations de Pie IX sur la franc-maçonnerie et le libre examen. Il est donc temps que le magistère change d’habitude et reconnaisse qu’ici ou là, il s’est trompé. Il est intelligent de se tromper et il est grand de le reconnaître. L’Eglise pourrait même être pionnière en s’engageant dans cette nouvelle voie. Mais pour être crédible, il faudra que ça s’accompagne de tout un changement de style. C’est une autre manière de concevoir le rapport à la société.
Ne pas évacuer les dogmes
Gabriel Ringlet n’est pas prêt pour autant à évacuer les dogmes. Il conçoit que des dogmes aient été formulés, à telle ou telle époque, en tant que "repères tellement importants qu’ils ont été proclamés solennellement". Mais "les dogmes ont tous une histoire: même la révélation de Dieu évolue". Chacun est donc renvoyé, en dernier instance, à sa conscience. "La libre pensée est un état d’esprit. Il n’y a pas de demi-libre-pensée", relève encore G. Ringlet, qui rappelle le mot du cardinal Newman: "La conscience est le premier vicaire du Christ". (apic/cip/ba)