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APIC Interview
Face à la montée du fondamentalisme islamique,
la majorité des musulmans est avec nous !
Le chemin de Damas du Père Joseph Mouannès, recteur de l’Université catholique de Kaslik
Jacques Berset, APIC
Beyrouth/Fribourg, 3 mai 2001 (APIC) Craignant que sa présence à Damas pour accueillir le pape ne soit exploitée politiquement, le patriarche Nasrallah Sfeir, chef de l’Eglise maronite du Liban, a renoncé à se rendre en Syrie. Si les rapports entre Libanais et Syriens sont désormais très tendus, une personnalité maronite respectée au-delà des milieux chrétiens, le Père Joseph Mouannès, plaide "pour le dialogue dans la vérité" avec Damas. Notre interview.
"Le pape va venir en Syrie, on ne peut pas rester les bras croisés. Il faut développer une dynamique de l’amour, de la rencontre et du dialogue!", lance le recteur de l’Université du Saint-Esprit de Kaslik (USEK), au cœur de la région chrétienne de Jounieh. Le Père Joseph Mouannès joue la carte de l’ouverture du Liban vers le monde arabe. Il a signé fin janvier un accord de coopération avec le recteur de l’Université de Damas, Hani Mourtada. A la veille de la visite de Jean Paul II en Syrie, le religieux de l’Ordre libanais maronite précise: "l’USEK ne fait pas de politique; celui qui fait de la politique au Liban, au nom de l’Eglise, c’est Mgr Nasrallah Sfeir!"
APIC: En signant une convention avec la Syrie, l’USEK a provoqué des remous...
Père Mouannès: Effectivement, car nous étions considéérés comme l’avant-garde de la pensée d’indépendance du Liban. Nous conservons toujours, pourtant, le discours du patriarche: le Liban doit être un Etat souverain, jouissant de sa pleine liberté. Mon plaidoyer pour l’ouverture me vaut des critiques de la part de certains secteurs du camp chrétien, mais cela n’enlève en rien à la vérité du dialogue. Le pape nous invite à nous ouvrir vers le monde arabe. On pense trop souvent chez nous si qui si l’on parle avec les autres, on se soumet !
Quand nous demandons le retrait de toutes les armées étrangères, nous allons dans le sens des Accords de Taëf, et cela n’enlève en rien notre volonté de dialogue. L’exhortation apostolique du pape Jean Paul II sur le Liban nous appelle à être des messagers de paix, de dialogue et de culture.
APIC: L’Université que vous dirigez, l’USEK, appartient à l’Ordre des moines maronites libanais, connu pour sa défense de la souveraineté nationale...
Père Mouannès: Notre Université a toujours délivré un message culturel et non poitique. Notre projet est celui de la vérité, du dialogue, de l’amour, de l’interculturalité. Le fait que nous ayons conclu un accord de coopération avec l’Université de Damas ne représente pas un tournant. Kaslik fait partie depuis 15 ans de la Fédération des Universités arabes. A part l’Université catholique de Bethléem, en Palestine, et celles de Balamand (orthodoxe) et de St-Joseph (jésuite) au Liban, la Fédération regroupe presque exclusivement des Universités musulmanes. Nous avons depuis longtemps des accords avec les Universités de Jordanie et de Syrie (Alep, Homs, Lattaquié). Maintenant, c’est le tour de celle de Damas.
APIC: Vous accentuez tout de même l’ouverture vers le monde arabe!
Père Mouannès: Nous le faisons dans l’esprit de l’exhortation apostolique du pape: s’ouvrir sur le monde arabe, y être intégrés. Nous souhaitons propager d’autres valeurs humaines dans le monde arabe, comme la dignité humaine, le respect, le droit à l’altérité, le dialogue des cultures.
Le pape va venir en Syrie, on ne peut pas rester les bras croisés. Il faut développer une dynamique de l’amour, de la rencontre et du dialogue. Nous avons à Kaslik 200 étudiants venant de Syrie, de Jordanie; il faut que l’on puisse reconnaître leur diplôme dans leur pays. On ne peut les laisser rentrer les mains vides après six ans d’études. C’est ce qui nous a poussés a établir une reconnaissance mutuelle. Sans aucune connotation politique.
APIC: Vous avez été reçu il y a quelques mois à Damas par Bachar el-Assad.
Père Mouannès: Je ne suis pas allé en Syrie spécialement pour voir Bachar el-Assad. Un ancien étudiant de Kaslik avait été nommé ministre dans le gouvernement de Hafez el-Assad. Nous sommes allés le visiter, comme le veulent les usages en Orient, à un moment où Bachar n’était pas encore président. Une semaine après notre rencontre, son père est décédé. Nous avons eu un contact très ouvert et très amical. J’ai été touché par la simplicité, l’intelligence - c’est un homme de science! -, la franchise, de Bachar El-Assad, auquel je souhaite beaucoup de bien, car si la Syrie se porte bien, le Liban se portera bien lui aussi!
APIC: Qu’est-ce qui justifie votre optimiste à l’égard de l’évolution du régime syrien ?
Père Mouannès: Je pense qu’il faut ouvrir un horizon d’espérance, de dialogue. Il y a déjà des signes concrets: la fermeture de la prison syrienne de Mazzé, près de Damas et la libération de prisonniers libanais, l’autorisation d’ouvrir des Universités et des banques privées, l’ouverture - même très restreinte - de cercles de discussion d’intellectuels. Tout cela avance lentement, avec des contrecoups, mais la démocratie ne se construit pas en un jour. Une fois que la porte s’ouvre, il faut aider la démocratie et la liberté à faire leur chemin.
Je ne dis pas autre chose que le patriarche Sfeir, qui demande le retrait de toutes les troupes étrangères stationnées sur le sol libanais, l’indépendance de la volonté nationale, l’application des résolutions des Nations Unies. Le problème crucial que nous affrontons actuellement est l’exode massif des jeunes, qui frappe toutes les communautés: l’économie n’a pas de couleur confessionnelle, elle n’a pas de pitié. Avec la visite du pape à Damas, l’ouverture du régime, l’arrivée de toutes ces nouvelles figures qui émergent, je pense que des temps nouveaux se préparent.
APIC: Pour vous, la visite du pape à Damas est l’un de ces signes d’espérance ?
Père Mouannès: L’Eglise parle en gestes symboliques. La visite de Jean Paul II à la Mosquée des Omeyyades est un très grand signe: un geste de grande portée envers l’islam, une invitation au dialogue. Après sa visite au Mont Nebo, en Jordanie, où est mort Moïse aux portes de la Terre Promise, la visite à Damas, sur les pas de saint Paul, ouvre de grands horizons.
Le pape visite la terre de la conversion de saint Paul, c’est le passage d’une violence meurtrière à la voie de l’amour, de la voie de la haine à la voie du dialogue. Nous sommes face à un nouveau baptême sur la route de Damas; toute la chrétienté d’Orient est appelée à écouter ce message, qui s’adresse aussi au monde juif et musulman.
On assiste à l’aboutissement d’un long parcours chrétien que le pape a déjà opéré. C’est un moment plein d’émotion. Cela doit aussi amener à changer le regard des Libanais sur les Syriens. Après 25 ans de guerre, de morts et de massacres, le temps de l’agressivité, de la haine, doit finir. Il faut passer à un temps de dialogue et d’amitié, à la politique de la main tendue. Tout en demandant aux Syriens de se retirer, dans le respect du droit à la souveraineté nationale libanaise.
APIC: Le régime de Damas peut-il aider la région face au fondamentalisme ?
Père Mouannès: En effet, quand on voit la montée du fondamentalisme islamique, de la "talibanisation", pourquoi ne pas faire face ensemble à ces dangers, avec la Syrie ? N’oublions pas que la Syrie a dû réprimer le soulèvement des Frères Musulmans dans la ville de Hama en février 1982. Elle est l’un des boucliers face à cet intégrisme. Nous avons là des intérêts communs également avec l’Egypte, l’Irak et d’autres pays de la région. Il s’agit de résister à la montée du "wahhabisme" importé de la région du Golfe.
Beaucoup de musulmans ont le même discours que nous, contre le fondamentalisme. Nombre d’entre eux ont une approche laïque et estiment, comme nous, qu’il ne faut pas imposer un encadrement religieux à toutes nos activités. Nous voulons que la citoyenneté soit plurielle, que la foi soit avant tout une démarche individuelle et non une imposition de la société.
APIC: L’USEK peut-elle défendre ce pluralisme dans le monde arabe ?
Père Mouannès: Nous sommes partie prenante du monde universitaire arabe. Nous prétendons que l’Université est un lieu intellectuel et laïc. Certes, nous entendons bien au sein de la Fédération des Universités arabes les voix qui veulent arabiser tous les programmes, voire même les islamiser. A ces militants, nous rétorquons que s’ils veulent arabiser ou islamiser, qu’ils aillent le faire dans leurs mosquées. Fini le temps des bûchers et des violences religieuses! Ce qui se passe actuellement dans certains régions du Moyen-Orient ou en Afghanistan, c’est le temps des sorciers: on détruit des bouddhas qui ont 1’500 ans! Dans ces circonstances, nous trouvons beaucoup d’alliés au sein des universitaires arabes. La majorité pense comme nous, nous sommes solidaires. (apic/be)