Bède le vénérable, “influenceur” du Haut Moyen Âge
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.
Bède le vénérable, “influenceur” du Haut Moyen Âge
Gratien, le moine grâce auquel vous aurez un procès équitable
Jean-Baptiste de La Salle, le prêtre de l’éducation pour tous
Jean de Meulan, l’évêque qui a pris soin des femmes et des enfants
Spallanzani, le prêtre sans lequel nous n’aurions pas d’éducation sexuelle
Quand l’abbé de l’Épée donna une voix aux sourds-muets
Joseph Haydn, le souffle incarné et joyeux du Créateur
Mélanie et Pinien, premiers mécènes du christianisme
Laennec, avec sa foi et son stéthoscope, a pourfendu la tuberculose
Gertrud von Le Fort, une subtile plume d’ange contre le nazisme
Louise de Marillac, l’inventrice des «bonnes sœurs»
Félix Kir: “Vous reprendrez bien un verre de blanc-cassis?”
Bède le vénérable, “influenceur” du Haut Moyen Âge
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.
Bède le vénérable, “influenceur” du Haut Moyen Âge
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.
Gratien, le moine grâce auquel vous aurez un procès équitable
Si l’on ne peut pas vous mettre en prison sur la simple accusation que vous avez tué le chien de votre voisin, c’est également grâce à Gratien.
Jean-Baptiste de La Salle, le prêtre de l’éducation pour tous
Dans nos contrées aujourd’hui, fils de notaire et fils de cantonnier peuvent être assis l’un à côté de l’autre en classe. Un progrès que l’on doit notamment au prêtre français Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), qui considérait l’éducation comme un moyen d’émancipation et de justice sociale.
Jean de Meulan, l’évêque qui a pris soin des femmes et des enfants
Au 14e siècle, alors que la famine et la peste ravagent la France, peu se soucient des femmes et des enfants mourant dans les rues. L’évêque de Paris, Jean de Meulan, fonde alors le premier hôpital pour enfants de l’histoire, inaugurant un mouvement de charité qui perdure jusqu’à aujourd’hui.
Spallanzani, le prêtre sans lequel nous n’aurions pas d’éducation sexuelle
Lazzaro Spallanzani avait l’habitude de mettre des caleçons à des crapauds. Mais loin d’être fou, ce brillant jésuite italien du 18e siècle a révolutionné la science biologique, notamment dans le domaine de la reproduction sexuée.
Quand l’abbé de l’Épée donna une voix aux sourds-muets
Au 18e siècle, l’abbé de l’Épée fonda à Paris l’une des premières écoles pour sourds et muets. Il permit ainsi à ces personnes marginalisées de retrouver une «voix» et une place dans le monde.
Joseph Haydn, le souffle incarné et joyeux du Créateur
«Je me mets à genoux chaque jour et je demande à Dieu de m’inspirer», confiait Joseph Haydn (1732-1809). Le compositeur autrichien, qui a été une pierre d’angle de la musique classique, a insufflé dans son œuvre toute l’intensité de sa foi.
Mélanie et Pinien, premiers mécènes du christianisme
Jeune patricienne romaine du Ve siècle, présentée parfois comme la femme la plus riche de l’Empire, Mélanie se dessaisit de l’ensemble de sa fortune pour mieux suivre le Christ. Bravant familles et Sénat, lois et coutumes, elle a ouvert, avec son mari Pinien, le chemin du mécénat spirituel et philan...
Laennec, avec sa foi et son stéthoscope, a pourfendu la tuberculose
Le Breton René Laennec, en inventant le stéthoscope au début du 19e siècle, a été une cheville ouvrière du déclin de la tuberculose.
Gertrud von Le Fort, une subtile plume d’ange contre le nazisme
Gertrud von Le Fort (1876-1971) a été, dans une posture discrète et prudente, l’une des grandes figures de l’opposition chrétienne à l’idéologie nazie. Après la défaite du IIIe Reich, la pensée de l’autrice allemande a contribué à la reconstruction morale de l’Europe.
Louise de Marillac, l’inventrice des «bonnes sœurs»
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Félix Kir: “Vous reprendrez bien un verre de blanc-cassis?”
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Bède le vénérable, “influenceur” du Haut Moyen Âge
Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle. Dans le premier épisode, découvrez Bède le vénérable, un moine aussi discret qu’influent.
Le Haut Moyen Âge n’était pas une époque si différente de la nôtre. Comme les 'Youtubers’ d’aujourd’hui, il était possible de devenir célèbre et influent en ne sortant pas de chez soi. Tel a été le destin de 'Bède le vénérable’.
Tout en restant assis la plupart du temps à son pupitre, le moine scribe a éclairé la chrétienté pour les siècles à venir. Pas pour rien que son confrère bénédictin saint Boniface (675-754) l’appelait “la bougie de l’Église”. Seul docteur de l’Église anglais, Bède a contribué de manière considérable à l’exégèse, à la science, mais aussi à la pédagogie de son temps.
Un des auteurs les plus lus du Moyen Âge
Le fait est qu’il n’a pas connu grand-chose d’autre que son monastère de Jarrow, au nord-est de ce qui est aujourd’hui l’Angleterre. Né en 673 près de l’abbaye, il ne s’en est jamais éloigné de plus de 60 km. Ce n’est donc pas en parcourant le monde et en évangélisant les peuples que le moine a contribué à la propagation de la foi et à la connaissance de son époque. Le bénédictin a malgré tout atteint la 'vénérabilité', devenant l’homme le plus savant de son temps et l’un des auteurs les plus lus du Moyen Âge.
"Bède allie la portée universelle du raisonnement à l’adhésion totale à la foi"
Et grâce à lui, le modeste monastère de Jarrow devint le foyer d’études le plus important de l’Occident dans la première moitié du 8e siècle. Bède y rédigea en effet près de 40 ouvrages, dont la plupart sont devenus des références. Il s’agit autant de commentaires exégétiques sur la Bible, d’hagiographies, de traités de grammaire, que d’ouvrages scientifiques et historiques. Son legs fut reçu et utilisé avec reconnaissance par les théologiens du Moyen Âge, notamment saint Thomas d’Aquin.
Alfred le Grand, au 9e siècle, se servira de l’ouvrage pour fortifier la culture chrétienne de son royaume. Et au 16e siècle, l’apologiste catholique Thomas Stapleton le brandira pour défendre la foi catholique face aux réformateurs protestants.
Un penseur “profondément catholique”
Sa curiosité naturelle a fait son succès. Le moine a toujours cherché à comprendre les mystères de la création divine – ceux qui résident dans les paroles des hommes autant que dans la nature des choses. Son ouvrage le plus célèbre n’est pourtant pas théologique, il s’agit de L’histoire ecclésiastique du peuple anglais. Un document qui manifeste un souci d’objectivité peu commun pour l’époque. Bède cite notamment et distingue ses sources.
Pour autant, il n’est pas un philosophe des Lumières avant l’ordre. Le Livre des Merveilles souligne qu’il est un penseur “profondément catholique”, dans le sens où il “allie la portée universelle du raisonnement à l’adhésion totale à la foi. À l’inverse de tous les gnostiques et manichéens, qui méprisent l’espace et le temps, la foi de Bède dans la Parole faite chair augmente son intérêt naturel pour les questions historiques.”
Avancées scientifiques
Les ouvrages scientifiques de Bède sont tout aussi remarquables. Il s’y s’appuie sur des auteurs antiques ou chrétiens des premiers siècles pour décrire le monde et ses éléments, le firmament et les étoiles, la course et la magnitude du soleil, les comètes, la lune, le tonnerre et les éclairs. Il explique en particulier le phénomène des marées en relation avec les phases de la lune — l’une des explications les plus précises de son temps.
Il a aussi apporté un système chronologique durable (Anno Domini), des avancées en astronomie et calcul du temps, et une transmission structurée des savoirs antiques.
La tendresse d’un père
Tout cela dans un style sans doute bien plus modeste que les 'Youtubers’ d’aujourd’hui. Bède expliquait par exemple avoir pris “de brèves notes sur les écritures tirées de travaux des vénérables pères de l’Église”. Les “brèves notes” en question sont en fait des commentaires comprenant sept tomes sur le Cantique des cantiques, six sur l’Évangile de Luc, deux sur les Actes des Apôtres, et trois sur l’Apocalypse.
D’un naturel également doux, Bède le vénérable chercha des alternatives à la méthode d’éducation antique qui voyait la baguette d’osier comme un outil pédagogique indispensable. Le moine considérait les enfants avec la tendresse d’un père, relevant les qualités, notamment d’innocence, qu’ils recèlent. Sous son exemple, dans d’autres monastères, on commença alors à regarder le petit enfant non comme une créature à demi-sauvage, soumis à de mauvais instincts qu’il faut corriger, mais comme un être fragile, qu’il faut entourer de soins et dont il importe surtout de respecter la personnalité naissante. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
Source: Le Livre des Merveilles (1999) Mame/Plon, Paris
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Gratien, le moine grâce auquel vous aurez un procès équitable
Si l’on ne peut pas vous mettre en prison sur la simple accusation que vous avez tué le chien de votre voisin, c’est également grâce à Gratien. Ce moine juriste du 12e siècle a construit les bases du droit moderne européen, qui fonde notamment la présomption d’innocence.
La Concorde des canons discordants. Il ne s’agit nullement d’un ouvrage sur le bruit des engins balistiques militaires. Ce livre peu connu n’est ni plus ni moins que la pierre angulaire de la science juridique occidentale. On le doit à Gratien (1139-1197), un moine italien, dont la vie est largement ignorée. Les Bolonais sont tout au plus persuadés qu’il a terminé sa vie dans leur ville.
Quand les canons chantent d’une même voix
La Concorde des canons discordants, aussi appelée le Décret de Gratien, est une compilation de plus de 3800 textes de nature juridique. On y trouve des canons dits «apostoliques», des textes patristiques, des décrets conciliaires, des lois romaines et franques, et bien d’autres écrits plutôt éculés et rébarbatifs pour le commun des mortels. Mais qui, pour beaucoup, trouvent encore une résonance dans notre vie quotidienne.
Gratien ne s’en est pas tenu à rassembler cette somme de documents. Il a classé, commenté et tenté de résoudre les contradictions entre eux (d’où le titre: concorde des canons discordants). Son travail a fondé une véritable méthodologie juridique reposant sur la recherche de cohérence et l’usage raisonné des sources.
Redressement du droit
Le travail de Gratien est en fait tombé à pic. Entre le 5e et le 11e siècle, la législation laïque faisait face à un important déclin. Elle a été reprise en main dans le sillage de la grande réforme de l’Église entreprise par le pape Grégoire VIIII (1105-1187). Le droit canonique est alors devenu un modèle pour le droit laïc. Et une véritable renaissance de la science juridique s’est progressivement élaborée en Europe.
Dans ce chantier général, l’outillage exceptionnel de Gratien a été dûment reconnu par ses pairs et s’est rapidement répandu dans toute l’Europe. Bien que dépourvu de tout caractère ou autorité officielle, le livre s’est retrouvé enseigné par tous les grands juristes et universités médiévales d’Italie, d’Espagne, de France et de Navarre. La somme transformait radicalement la teneur des études juridiques. En particulier par sa pédagogie juridique scholastique comprenant la glose, la discussion, ou encore l’analyse de cas pratiques.
Mariage du droit romain et canonique
Gratien appliqua notamment sa méthode à la question de la peine de mort. Il regroupa 45 règles en deux camps: celles posant le principe du respect de la vie et celles légitimant les exceptions à l’interdiction de la peine capitale. Ce système de pensée permit de comparer les thèses et d’aboutir à une conclusion raisonnée et juste.
Le droit canonique ainsi systématisé par le moine a profondément influencé les systèmes juridiques de son époque, dans des domaines tels que le mariage, les contrats, l’organisation judiciaire... En parlant de mariage, l’union du droit romain (redécouvert à cette époque) et du droit canonique a produit un rejeton dénommé ius commune, un «droit commun» bientôt appliqué à travers toute l’Europe.
Le crépuscule de la tyrannie
Nombre de nos contemporains pensent que le droit de l’Église et le droit étatique n’ont rien à voir et qu’ils se sont formés de manière tout à fait parallèle. Alors qu’au contraire les juristes de l’Église ont occupé une place centrale dans la formation et la formulation des grands principes du droit, dont beaucoup ont été rassemblés et synthétisés par Gratien.
Le moine a entre autres fait resurgir l’idée de saint Augustin et Isidore de Séville selon laquelle le titulaire du pouvoir doit respecter la justice, ou celle de Thomas d’Aquin d’une société politique faite pour le bien commun des hommes, privant ainsi la tyrannie de toute légitimité. Des principes qui gagneraient encore à être rappelés.
La base de nos lois
La méthode de Gratien a fondé nombre de concepts qui se retrouvent aujourd’hui dans les droits civils européens, dont la notion de jurisprudence, le principe d’équité, le consentement dans le mariage ou encore la présomption d’innocence. Lorsque les nations européennes ont élaboré de façon progressive leur propre législation, cette base canonique est demeurée, relève le Livre des Merveilles.
Ainsi donc, si votre voisin vous accuse d’avoir tué son chien - que vous y soyez pour quelque chose ou non, et que vous soyez sans domicile fixe ou conseiller fédéral - vous pouvez aujourd’hui espérer un jugement équitable. Et la vision de Gratien d’un droit commun dépassant les particularismes y est pour beaucoup. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
Source: Le Livre des Merveilles (1999) Mame/Plon, Paris
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Jean-Baptiste de La Salle, le prêtre de l’éducation pour tous
Dans nos contrées aujourd’hui, fils de notaire et fils de cantonnier peuvent être assis l’un à côté de l’autre en classe. Un progrès que l’on doit notamment au prêtre français Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), qui considérait l’éducation comme un moyen d’émancipation et de justice sociale.
Si vous vous arrachez les cheveux parce que votre enfant est nul en orthographe, prenez un temps pour relativiser. Si elle avait vécu au début du 17e siècle, votre progéniture aurait carrément dû faire ses dictées en latin. Mais Jean-Baptiste de La Salle a lutté avec ténacité pour que le français soit utilisé comme langue d’enseignement à la place de celle de Cicéron.
Ce n’est là que l’une des importantes avancées apportées par le natif de Reims au domaine de l’éducation dont l'héritage a été honoré par le pape Léon XIV dans son exhortation Dilexi te, sortie le 9 octobre 2025.
Seul pour s’occuper de ses dix frères et sœurs
Né dans une riche lignée aristocratique de magistrats, Jean-Baptiste de La Salle obtient la meilleure éducation possible. Dès son jeune âge, le Rémois est fasciné par les Écritures. Il y trouve notamment la conviction de l’égalité de tout homme devant Dieu. Aîné de onze enfants, âgé de vingt ans à la mort de ses parents, il doit pourvoir aux besoins, notamment éducatifs, de sa famille, tout en poursuivant sa formation théologique.
Ordonné prêtre en 1678, il est profondément marqué par son directeur spirituel, Nicolas Roland, fondateur de la communauté des Filles du Saint-Enfant-Jésus. Ce dernier le sensibilise à la misère et à l’abandon dans lequel se trouve certains enfants, rapporte Le Livre des Merveilles. Aussi, lorsqu’on lui demande de fonder des écoles de garçons dans plusieurs quartiers de la cité champenoise, il n'hésite pas à user de son influence et de ses relations pour mettre en œuvre les idées «un peu folles» qui germent dans son esprit.
Des professeurs paysans
Il loge dans une même maison les dix maîtres recrutés pour l’ouverture des trois premières écoles. Il se comporte avec eux non pas comme un supérieur mais comme leur égal. Il prend notamment ses repas à leur table. Il installe également chez lui ces jeunes instituteurs en mal de conseils et de soutien. En 1682, il fonde à partir de cet embryon la communauté des Frères des écoles chrétiennes.
Les enseignants qui en sont issus détonnent notamment par leur apparence. Leurs vêtements, ressemblant à ceux des paysans champenois, attirent les moqueries. Le but est de ne pas heurter la sensibilité des élèves plus modestes.
Les écoliers sous la garde des Frères sont pourtant propres, bien élevés et manifestent un haut degré d’éducation. Ces enseignants-là ne frappent pas les enfants et posent même sur eux un regard bienveillant. L’enseignement, de grande qualité, est fourni à tous de manière gratuite.
Former l’homme, dans toutes ses dimensions
Jean-Baptiste de La Salle estime en effet que tous les enfants méritent une éducation chrétienne qui fera d’eux des hommes responsables. Les plus pauvres n’ont pas à rougir de leur condition. Le prêtre est persuadé que Dieu les a dotés d’une intelligence vive qu’il faut éveiller en leur permettant de côtoyer les enfants privilégiés.
"Les premières écoles populaires gratuites ont constitué une étape décisive dans la démocratisation de l’enseignement"
Dans l’un de ses ouvrages intitulé La Conduite des écoles, il appelle à «ne jamais gâter leur bonté naturelle par quelque humiliation» et à «ne pas moquer leurs maladresses». Son ambition n’était pas seulement d’instruire, mais de former l’homme dans toutes ses dimensions, aussi bien intellectuelle, morale, que sociale et spirituelle.
Reconnaissance du pape
À son décès, en 1719, Jean-Baptiste de La Salle a fondé dans tout le royaume de France une cinquantaine d’écoles très diverses, dont des établissements enseignant des métiers et des pensions pour les enfants difficiles, abandonnés par leurs parents ou menacés par la justice.
Dans une société aussi fortement hiérarchisée que la France des 17e et 18e siècle, les idées révolutionnaires du prêtre suscitent quelques oppositions. Le Rémois recevra pourtant, à titre posthume, une caution du plus haut niveau. En 1725, une bulle pontificale reconnaît officiellement l’œuvre des Frères des écoles chrétiennes, et les maîtres peuvent sereinement poursuivre leur tâche.
Un pilier de l’école occidentale
Ceux-ci marqueront durablement l’éducation occidentale. Les premières écoles populaires gratuites ont constitué une étape décisive dans la démocratisation de l’enseignement.
En abandonnant l’enseignement individuel (où l’instituteur s’adressait à un élève à la fois) au profit de l’enseignement simultané, où tous les élèves d’un même niveau apprennent ensemble, Jean-Baptiste de La Salle a profondément transformé les méthodes d’éducation. L’instauration d’une progression par niveaux et l’élaboration de manuels adaptés ont favorisé la cohérence et la continuité de l’apprentissage. Autant de principes encore appliqués aujourd’hui dans la grande majorité des systèmes scolaires. En insistant sur la maîtrise du français comme langue d’enseignement, il a rendu l’instruction plus accessible et plus utile pour la vie quotidienne.
L’enseignement comme vocation
Plus que cela, le prêtre a été un précurseur dans la formation des enseignants. Conscient que l’éducation exigeait des compétences spécifiques, il a fondé des séminaires pour maîtres où les futurs enseignants étaient formés non seulement à enseigner, mais aussi à éduquer avec rigueur mais bienveillance. Et surtout, Jean-Baptiste de La Salle concevait le métier d’enseignant comme une vocation, demandant discipline, exemplarité et sens moral.
Son apport a été pleinement reconnu par l’Église, puisqu’il a été béatifié en 1888 et canonisé en 1900 par le pape Léon XIII. L’Église catholique l’a reconnu patron des éducateurs en 1950.
Donc, si les résultats scolaires de vos enfants ne comblent pas vos pleinement vos attentes, il faut vous rappeler à quel point, sans les idées révolutionnaires d’un prêtre du 17e siècle, cela pourrait être encore pire. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Jean de Meulan, l’évêque qui a pris soin des femmes et des enfants
Au 14e siècle, alors que la famine et la peste ravagent la France, peu se soucient des femmes et des enfants mourant dans les rues. L’évêque de Paris, Jean de Meulan, fonde alors le premier hôpital pour enfants de l’histoire, inaugurant un mouvement de charité qui perdure jusqu’à aujourd’hui.
Paris est dans le chaos le plus total. En cet hiver particulièrement rude de 1362-1363, les cadavres jonchent les rues de la capitale. Tristement, ce sont souvent ceux de femmes et d’enfants. Impossible de dire s’ils ont succombé au froid, à la faim ou à la peste. Depuis 1361, l’Europe connaît une vague épidémique appelée parfois «peste des enfants», car elle touche de manière disproportionnée les plus jeunes.
Cela survient alors que les populations n’ont pas encore pu se relever de la Grande peste noire, qui a ravagé une importante partie du monde entre 1348 et 1350. Elle a emporté près d’un tiers de la population européenne. La nouvelle vague de peste accentue la crise démographique et sociale, déjà aggravée par la guerre de Cent Ans et les difficultés économiques.
Les femmes et les enfants, citoyens de seconde zone
Il n’est pas rare que les familles abandonnent ou chassent de leurs foyers, faute de pouvoir les nourrir, les membres les plus faibles, principalement les femmes et les enfants. Ces personnes se retrouvent aussi parfois dans la rue suite aux décès de leurs proches. Mgr de Meulan déplore publiquement, lors de l’hiver 1363, les viols de jeunes femmes sans défense, leur prostitution forcée, les innombrables décès dus au froid.
L’époque n’est certes pas dénuée de charité et des lieux existent pour accueillir les pèlerins, les lépreux, les vieillards, les infirmes et les malades. Mais il s’agit surtout d’hommes adultes. Les femmes et les enfants sont alors considérés comme des citoyens de seconde zone. Une situation que l’évêque n’accepte pas. “C’est un devoir plus sacré dans les hôpitaux et plus nécessaire de procurer un toit aux femmes qu’aux hommes, et aux enfants qu’aux anciens”, proclame-t-il.
"Le rapport que l’Église entretient avec la pauvreté et la maladie est spirituel"
Il existe bien, à Paris, quelques foyers d’accueil pour les orphelins. Mais ils sont tenus par des privés charitables qui les soignent et les élèvent à leurs frais, rapporte Le Livre des Merveilles. Ce qui est largement insuffisant alors que la Grande faucheuse fait du zèle.
Mgr de Meulan décide donc de fonder l’Hôpital du Saint-Esprit, sur la Place de Grève, au centre de la capitale. Il s’agit du premier hôpital dont la mission principale est le secours des enfants.
Le visage du Christ dans celui des malades
Si la fondation de l’Hôpital du Saint-Esprit est une démarche pionnière pour les enfants et les femmes, elle s’inscrit dans une tradition de soins ancrée depuis longtemps dans la chrétienté. Dès ses origines, l’assistance aux pauvres et aux malades est revendiquée par l’Église comme une fonction fondamentale. L’action hospitalière a été institutionnalisée rapidement, notamment par la création des ordres hospitaliers. Les deux plus connus sont les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, voués à l’accueil des pèlerins de Terre sainte et l’ordre du Saint-Esprit, né à la fin du 12e siècle, dont l’influence a été considérable dans l’organisation des hôpitaux.
Le rapport que l’Église entretient avec la pauvreté et la maladie est spirituel, rappelle Le Livre des Merveilles. Tous sont les représentants du Christ, figure d’une souffrance rédemptrice, selon les paroles de Jésus: “Ce que vous avez fait au plus petit... c’est à moi que vous l’avez fait.”
Les soins du corps et de l’âme
L’Église a longtemps été la seule institution assurant la prise en charge spécifique de la santé des enfants. Le tout premier hôpital pédiatrique «pur» dans le monde occidental est souvent considéré comme l’Hôpital des Enfants-Malades à Paris, fondé en 1802.
"Le Bambino Gesu est aujourd’hui reconnu internationalement pour la qualité de ses soins"
Les hôpitaux catholiques pour enfants ne se limitaient pas à l’aspect médical. Dans beaucoup de cas, ils intégraient une dimension éducative, sociale, spirituelle. Le soin de l’enfant était envisagé dans sa globalité (souvent corps et âme), avec un accent mis sur la compassion, la gratuité ou des tarifs accessibles.
Dans de nombreux pays, les congrégations religieuses (sœurs hospitalières, frères hospitaliers, ordres de charité) fondaient des hôpitaux, souvent en milieu rural ou dans des zones peu desservies. Pendant des siècles, ils ont eu pour vocation de soigner, d’assister les pauvres, ou les enfants abandonnés, orphelins.
Des hôpitaux pédiatriques catholiques à la pointe
L’Église a poursuivi ce service particulier au cours de son histoire. L’Ospedale Pediatrico Bambino Gesù, fondé en 1869 à Rome par Arabella Salviati, a été l’un des premiers hôpitaux pédiatriques du pays. L’établissement dépendant du Vatican est aujourd’hui reconnu internationalement pour la qualité de ses soins. Avec sa spécialisation dans les maladies et affections, rares, il accueille des enfants du monde entier qui ne peuvent souvent pas être soignés dans leur pays d’origine.
Un autre exemple notable est le Caritas Baby Hospital de Bethléem. Il a été fondé en 1953 en Terre sainte par le réseau Caritas, un prêtre, une doctoresse, avec des congrégations religieuses. L’établissement, qui a très modestement démarré, avec deux salles louées et 14 enfants, est devenu un hôpital pédiatrique central dans la région. Il offre des soins abordables, parfois gratuits, à la population locale, avec une forte dimension de solidarité. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Spallanzani, le prêtre sans lequel nous n’aurions pas d’éducation sexuelle
Lazzaro Spallanzani avait l’habitude de mettre des caleçons à des crapauds. Mais loin d’être fou, ce brillant jésuite italien du 18e siècle a révolutionné la science biologique, notamment dans le domaine de la reproduction sexuée.
Lorsque Maria, la bonne, entre dans le bureau de Lazzaro Spallanzani, ce 5 avril 1778, elle n’en croit pas ses yeux. Des petits crapauds s’agitent en tous sens sur l’une des tables. Mais le plus étrange est que les batraciens sont affublés de caleçons. Devant l’air ahuri de la bonne, le prêtre part d’un rire sonore. «C’est une expérience Maria, il s’agit de découvrir le principe de reproduction des êtres vivants.»
Batraciens culottés
La tâche de Lazzaro Spallanzani (1729-1799) est loin d’être futile. À son époque, on n’en sait encore que très peu sur les mécanismes de la reproduction. Si les ovules et les spermatozoïdes ont été observés au microscope, leur rôle reste mystérieux. Certains croient encore que les gamètes contiennent depuis la création du monde des homonculi (petits hommes) emboîtés les uns dans les autres. D’autres éminents spécialistes prétendent que les êtres vivants possèdent des atomes qui se détachent à un certain moment de l’organisme, permettant ainsi la transmission de la vie.
Le prêtre italien parvient, lui, à montrer que les gamètes des deux sexes sont indispensables à la conception, en tout cas chez les batraciens. De là son obsession à faire des crapauds mâles des égéries de Calvin Klein. Les animaux culottés éjaculent à la vue des grappes d’ovules pondues par les femelles. Mais la semence étant ainsi retenue, Lazzaro Spallanzani constate qu’aucune conception ne se produit. En revanche, chez les crapauds moins à la mode, de nombreux têtards apparaissent après quelques jours.
Manipuler le mystère de la vie?
Mais le jésuite pousse plus loin ses recherches. Il effectue la première fécondation artificielle en déposant sur les œufs, depuis les caleçons souillés, le sperme des crapauds. Don Spallanzani réalise plus tard une fécondation chez une chienne, en introduisant dans son vagin de la semence collectée d’un mâle. Les chiots nés de cette expérience confirment que le sperme contient le principe actif de la reproduction.
Avec toutes ces manipulations, Lazzaro Spallanzani «a conscience de toucher au mystère de la vie, relate Le Livre des Merveilles. En a-t-il vraiment le droit, lui, prêtre de l’Église catholique?» En fait, il n’a jamais opposé sa vocation de savant et sa vocation religieuse, bien au contraire. L’Italien désirait ardemment comprendre les merveilles de la création pour mieux en rendre grâce et collaborer par ses recherches à l’œuvre divine.
La preuve par l’expérience
Né à Reggio en Émilie, dans le nord de l’Italie en 1729, Lazzaro Spallanzani est destiné par son père à une carrière de juriste. Il le décevra quelque peu en optant pour le sacerdoce. En 1754, il est ordonné prêtre dans la Compagnie de Jésus et professeur à l’Université de Reggio, où il enseigne la logique, la métaphysique et la littérature grecque. Mais rien ne l’intéresse plus que les mystères de la nature. Il obtient de ses supérieurs de concilier ses recherches avec sa vie de prêtre. Il s’y adonnera avec passion et créativité. Outre la biologie, ce touche-à-tout réalisera des travaux pionniers en volcanologie, parmi les plus modernes du 18ᵉ siècle, ainsi que des observations systématiques des phénomènes atmosphériques.
"Lazzaro Spallanzini pratique les premières transplantations réussies de l’histoire de la biologie"
Il découvre en fait assez rapidement que la biologie de son époque manque de rigueur. Les naturalistes, même les plus éminents, restent sur le terrain théorique pour aborder la plupart des questions. Ils n’accordent qu’une part modeste à l’expérience.
Découverte des micro-organismes
Dès le début de ses recherches, alors qu’il n’est encore qu’un jeune abbé, Spallanzini veut aller au-delà des spéculations. Il met notamment au point des milieux de culture artificiels où il parvient à maintenir en vie des êtres très petits, qu’il observe au microscope. Pourquoi, dès lors, invoquer d’hypothétiques atomes vitaux, alors que la seule observation suffit à montrer que les organismes les plus infimes sont bel et bien vivants?
Cette découverte des micro-organismes ouvre la voie à Pasteur et aux vaccins. Dès 1768, alors qu’il hérite de la direction du Muséum de Pavie, le prêtre italien entreprend une série d’expériences révolutionnaires sur la régénération des êtres vivants élémentaires. Plus encore, il pratique sur eux les premières transplantations réussies de l’histoire de la biologie. Au fil des ans, il étend ses activités dans tous les secteurs de la discipline.
Les bases de la médecine moderne
«Mais Spallanzini ne va pas plus loin; en conscience, il ne le peut probablement pas», suppute Le Livre des Merveilles. «Le prêtre italien sait qu’il est un mystère qui appartient à Dieu seul: celui de la vie spirituelle et singulière que Dieu insuffle à chaque être humain. Spallanzini sait que, là, l’homme de science est muet et laisse la parole à l’homme de foi.»
Ses recherches et ses méthodes ont cependant permis à d’autres d’aller beaucoup plus loin et de repousser les limites de la mortalité humaine. Claude Bernard, notamment, qui systématisera au siècle suivant la médecine expérimentale. On doit en particulier au savant français les notions qui ont grandement influencé le fondement de la physiologie moderne: le concept de milieu intérieur et celui de régulation du milieu intérieur (homéostasie). (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Quand l’abbé de l’Épée donna une voix aux sourds-muets
Au 18e siècle, l’abbé de l’Épée fonda à Paris l’une des premières écoles pour sourds et muets. Il permit ainsi à ces personnes marginalisées de retrouver une «voix» et une place dans le monde.
Charles Michel de Lespée (dit l’abbé de l’Épée) se demande pourquoi les deux jumelles ne lui répondent pas. En ce mois de décembre 1760, alors qu’il s’est égaré dans le quartier parisien du Marais, le curé aimerait bien retrouver son chemin. Un signe désespéré de l’une des deux jeunes filles lui permet de comprendre qu’elles sont sourdes-muettes. Dans ce 18e siècle, le sort de ces personnes n’est guère enviable, rappelle le Livre des Merveilles. Elles sont souvent considérées à l’égal des fous ou des pestiférés et laissées à une vie des plus misérables.
Pour l’abbé, la rencontre des deux sœurs, qui éveille sa compassion, est un signe de Dieu. Elle le convainc de consacrer sa vie aux soins des sourds-muets. Autant pour sortir ces personnes des ténèbres sociales que pour leur apporter la lumière des évangiles.
Grâce à un petit héritage familial, il ouvre une école qui accueille pauvres et riches, et dont les premiers élèves sont justement les jumelles.
Au-delà de l’huile d’escargot
Charles Michel de Lespée (1712-1789), comme beaucoup d’hommes de son temps, porte le plus vif intérêt à la science. Il étudie consciencieusement tout ce que les scientifiques proposent pour venir en aide à ces “infirmes”. Si quelques savants, médecins et pédagogues se sont penchés sur l’étude des sourds-muets, leurs avis divergent sur la façon de les “soigner”. Les méthodes développées font la part belle aux décoctions qui doivent assurer leur guérison, dont certaines sont hautement folkloriques.
"L’abbé de l'Épée veut permettre aux sourds d’apprendre et de penser grâce à une langue visuelle"
L’abbé de l’Épée laisse de côté les potions à base d’huile d’escargot ou de suc de glandes de castor, pour se concentrer sur les façons pour les sourds-muets de communiquer et d’apprendre. La langue des signes est une réalité déjà ancienne. Au 16e siècle, le bénédictin espagnol Pedro Ponce de Leon avait fondé la sans doute première école pour les sourds, au monastère San Salvador. L’alphabet manuel qu’il a créé est partiellement basé sur les signes monastiques utilisés par les religieux ayant fait vœu de silence.
Ne pas “faire parler les sourds”
Les recherches de l’ecclésiastique français sont aussi marquées par le travail de son contemporain Jacob Rodrigue Pereire. Ce laïc également espagnol et polyglotte, qui meurt à Paris en 1780, a contribué à formaliser un alphabet manuel phonétique (plutôt que purement alphabétique) et a lancé l’enseignement “oraliste”, qui vise à enseigner la parole et la lecture labiale aux enfants sourds.
L’abbé de l’Épée ne prolonge pas vraiment le travail de Pereire: il le contredit plutôt. Les progrès décisifs qu’il apporte vont dans un autre sens. Alors que le laïc espagnol cherche à faire “parler les sourds”, l’abbé veut leur permettre d’apprendre et de penser grâce à une langue visuelle. Une méthode qui constituera la base historique de la future Langue des signes française (LSF).
"Les spectateurs s’extasient devant les prouesses inattendues de ces enfants souriants, actifs, propres et bien mis"
Bien que complémentaires, les travaux des deux savants n’ont également pas la même portée. Alors que Pereire éduquait principalement des élèves issus de familles nobles, l’abbé de l’Épée mise sur la gratuité et l’accès universel à ce type d’éducation.
L’instruction dans la joie
La méthode fonctionne à merveille. Petit à petit, les sourds-muets sortent de la torpeur où leur condition les cantonnait. Ils découvrent la magie du dialogue, de la communication, par des signes d’abord, puis par le dessin, l’écriture et enfin la lecture. Le prêtre leur fait même apprendre plusieurs langues.
Instruire dans la joie, c’est ce que fait l’ecclésiastique, tout en ne perdant jamais de vue l’objectif premier de permettre à ces enfants d’accéder à la Parole de Dieu et ainsi de sauver leurs âmes.
Le travail de l’abbé de l’Épée est réellement fondateur, au sens où il met tout en œuvre pour qu’il perdure. Il forme ainsi des volées d’enseignants et s’attache à ce que son œuvre soit reconnue. Chaque année, il rend compte des progrès de ses élèves en organisant, devant des curieux triés sur le volet, des représentations sur des thèmes religieux. Les spectateurs s’extasient devant les prouesses inattendues de ces enfants souriants, actifs, propres et bien mis, que rien ne différencie des autres.
"La langue des signes a été combattue au même titre que les langues régionales"
Une telle scène est reproduite dans le film Ridicule de 1996. Patrice Leconte y rend un bel hommage à l’humanité et au courage de l’abbé de l’Épée face à une élite sociale parfois méprisante.
L’ecclésiastique publie également une fois par an une lettre d’une dizaine de pages sur les réalisations du programme annuel de sa fondation. Il obtient en 1778 la reconnaissance de son école par décret royal.
La langue des signes combattue
Mais cette histoire n’a pas directement de Happy End. La langue des signes se verra supplantée, dans les siècles suivants, par “l’oralisme” promu par Jacob Rodrigue Pereire. Le langage développé par l’abbé de l’Épée sera également perçu en France comme un particularisme incompatible avec l’idée d’unité nationale et combattu au même titre que les langues régionales. La langue des signes retrouvera progressivement, notamment grâce à l’action des sourds-muets eux-mêmes, sa place dans la société.
Mais même si les méthodes et les langages manuels utilisés aujourd’hui se sont détachés de ceux mis au point par le prêtre, son héritage reste bien présent. Son œuvre a notamment permis de faire reconnaître la langue des signes comme une langue légitime. Ses principes, tels que le respect de la langue naturelle, la pédagogie visuelle, le droit à l’éducation, irriguent toute la prise en charge contemporaine des personnes sourdes. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Joseph Haydn, le souffle incarné et joyeux du Créateur
«Je me mets à genoux chaque jour et je demande à Dieu de m’inspirer», confiait Joseph Haydn (1732-1809). Le compositeur autrichien, qui a été une pierre d’angle de la musique classique, a insufflé dans son œuvre toute l’intensité de sa foi.
Entre fin 1786 et début 1787, Franz Joseph Haydn est possédé. Non par une entité diabolique, mais par la composition des Sept dernières paroles du Christ, l’une de ses œuvres majeures. Chaque nuit, en songe, il en réécrit une nouvelle version, relève Le Livre des Merveilles. Au petit matin, épuisé dans son appartement de Londres, il prend la plume et tente vainement de coucher sur le papier ce qu’il a imaginé en rêve.
Lorsqu’il rentre définitivement à Vienne en 1795, il a acquis sa maturité orchestrale. Ses grandes symphonies londoniennes rivalisent avec celles de Mozart et annoncent la révolution beethovénienne. Car Joseph Haydn a eu une influence directe sur les deux musiciens classiques que même le dernier cancre de la classe connaît.
Le maître de Beethoven
Une admiration et une émulation réciproques existaient entre Joseph et Wolfgang Amadeus (1756-1791). On dit que Haydn a donné au compositeur de La Flûte enchantée les formes (sonate, quatuor, symphonie), la logique structurelle, ainsi qu’une façon nouvelle de faire dialoguer les instruments. Mozart a apporté à son aîné une profondeur expressive, un raffinement harmonique, ainsi qu’une densité émotionnelle qui a influencé ses œuvres tardives.
"Haydn a composé plus de 100 symphonies, qui ont constitué un véritable laboratoire d’innovations"
Ludwig van Beethoven (1770-1827) s’est, lui, fait tirer quelques fois les oreilles par Haydn. Le professeur de musique considérait l’Allemand comme un élève brillant mais indiscipliné. Pas rancunier, il le recommandera tout de même et jouera un grand rôle dans sa renommée. Beethoven retint notamment de son maître l’art des surprises et des tensions, ainsi qu’une pensée musicale fondée sur le développement.
Le père du quatuor
Bref, la musique classique, et peut-être la musique en général, ne serait pas ce qu’elle est sans Joseph Haydn. L’Autrichien a joué un rôle déterminant dans la naissance et l’évolution de la symphonie classique. Il en a façonné la forme en quatre mouvements, le sens du développement thématique et l’équilibre entre les sections. Il a composé plus de 100 symphonies, qui ont constitué un véritable laboratoire d’innovations (nouvelles orchestrations, surprises, humour musical).
Il est également considéré comme le père du quatuor à cordes moderne, dans lequel il est parvenu à établir un dialogue équilibré entre le violon, l’alto et le violoncelle. Ses 68 quatuors ont formé le socle du genre et profondément influencé les grands noms du classique qui l’ont utilisé après lui.
Des dons venant d’en haut
Parmi ses plus belles œuvres on trouve des pièces religieuses telles que La Création, La Missa in tempore belli, ou encore Les Sept paroles du Christ. Dans une société qui tournait entièrement autour du christianisme, composer des œuvres pieuses était un passage obligé. Haydn a été au service des Esterházy, l’une des plus grandes familles nobles hongroises de l’Empire des Habsbourg. Il a écrit pour ces mécènes de nombreuses messes sous mandat.
Il l’a néanmoins fait avec une profonde sincérité, car il était un catholique convaincu et constant. H. C. Robbins Landon, dans sa biographie du compositeur (Haydn: His Life and Music,1998), note bien que sa foi n’est pas un simple arrière-plan culturel : elle est l’un des moteurs de sa vie et de sa créativité. “Haydn avait cette conviction que ses dons venaient d’en haut et qu’il avait, à travers sa musique, une mission à accomplir.”
"Une grande partie de son œuvre consiste à rendre hommage à Dieu"
Il cherche à transmettre toute la profondeur et la grandeur du mystère divin. “La musique [de Haydn] demeure entièrement tournée vers une méditation intérieure que viennent encore souligner les longs temps de silence (...)”, relève Le Livre des Merveilles.
Une foi authentique et personnelle
Mais le compositeur n’était pas un théologien “stratosphérique” ni un bigot. Il était empreint d’une certaine simplicité spirituelle, assure H. C. Robbins Landon. Il avait acquis sa formation musicale dans le chœur de la cathédrale Saint-Étienne de Vienne. Cette expérience l’avait amenée vers la pratique religieuse plutôt que vers une réflexion doctrinale.
Sa foi était authentique et personnelle. Elle s’exprimait dans la gratitude et la confiance, davantage que dans la stricte observance. Le fait de penser que son talent ne venait pas de lui-même mais d’une grâce divine l’amenait vers l’humilité. Une grande partie de son œuvre consiste donc à rendre hommage à Dieu. Il inscrivait parfois en tête ou à la fin de ses partitions des formules telles que “In nomine Domini” (Au nom du Seigneur), ou “Laus Deo” (Louange à Dieu).
"Dans sa fin de vie douloureuse, il se plaît à réentendre La Création, l’œuvre qui l’a rapproché du divin"
Mais Haydn n’est pas animé, au contraire d’un Beethoven, d’un sentiment de culpabilité ou de tragique. Sa foi est sereine. Ses grandes œuvres religieuses témoignent d’une spiritualité lumineuse, joyeuse, confiante. Il revitalise notamment le genre musical de la messe en y introduisant des couleurs orchestrales nouvelles.
Indécrottable joyeux
Une nouveauté qui a pu faire grincer des dents chez ceux qui font rimer solennité avec austérité. Au XIXᵉ siècle, certains représentants de l’Église catholique, influencés par le mouvement cécilianiste (favorable à la sobriété et au retour au chant choral), ont sévèrement jugé Haydn, le trouvant trop «mondain», trop proche du théâtre et trop “optimiste” pour exprimer la Passion ou le sacré.
Après 1803, Haydn est pratiquement incapable de créer de grandes œuvres, tant sa santé s’est péjorée. Il est atteint d’une faiblesse générale, d’un épuisement chronique, de vertiges et de troubles circulatoires.
Cet indécrottable joyeux continue pourtant à louer Dieu et sa bonté. Dans cette fin de vie douloureuse, il se plaît à réentendre La Création, l’œuvre qui l’a rapproché du divin. Il proclame avant de mourir: «Je dois l’œuvre au ciel, et là je retourne.» (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Mélanie et Pinien, premiers mécènes du christianisme
Jeune patricienne romaine du Ve siècle, présentée parfois comme la femme la plus riche de l’Empire, Mélanie se dessaisit de l’ensemble de sa fortune pour mieux suivre le Christ. Bravant familles et Sénat, lois et coutumes, elle a ouvert, avec son mari Pinien, le chemin du mécénat spirituel et philanthropique chrétien.
Se débarrasser, à bon escient, de sa fortune, pour un patricien romain responsable et soucieux des lois et des convenances, était loin d’être simple. Jésus semble l’avoir compris, lui qui lança à ses disciples: «Je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu» (Marc 10,24).
Terrible sentence. Plus on serait riche, plus on serait cupide? Ou trop matérialiste pour se délester de ses biens et vivre d’amour et d’eau fraîche, ou du moins plus sobrement, conformément à cette exhortation de Jésus: «Va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi»? (Marc 10,21) Cette interprétation sculptée à coups de hache fait fi de la réalité sociale et législative régnante dans l’Empire romain aux temps de Jésus et du début du christianisme.
Le patrimoine légué par Mélanie et Pinien
Immensément riches, mais au service de l’ordre sénatorial dont ils étaient issus, Mélanie (383-439) et Pinien (380-432) durent se battre pour se libérer de leurs devoirs, afin de suivre l’appel «révolutionnaire» du Christ. Ce faisant, ils ouvrirent la voie au mécénat chrétien.
Rédigée en grec au milieu du Ve siècle par le moine Gerontius, La vie de Mélanie la Jeune permet d’évaluer la fortune des deux jeunes Romains et de suivre les péripéties par lesquelles ils réussiront finalement à se dessaisir de l’ensemble de leur fortune, distribuant de manière totalement inédite l’intégralité d’un patrimoine sénatorial colossal, réparti dans tout l’Empire.
Au-delà des conventions
Quand Mélanie naît, l’Empire romain est déjà devenu chrétien sous l’entreprise de feu l’empereur Constantin. Adolescente, la Romaine souhaite mettre ses pas dans ceux de sa grand-mère, Mélanie l’Ancienne, devenue moniale. Mais ses projets sont contrecarrés par sa famille, de longue, prestigieuse et très fortunée lignée sénatoriale: Mélanie, 14 ans, doit épouser son cousin Pinien, 17 ans, lui aussi un riche patricien.
Obéissante, en jeune fille respectueuse des conventions et des intérêts financiers familiaux, Mélanie accepte. Le couple se marie et engendre deux enfants, qui meurent en bas âge. Sur la demande de sa femme, Pinien acceptera alors de vivre leur vie de couple en toute chasteté.
Âgés respectivement d’à peine 20 et 23 ans, les jeunes gens se retirent alors dans une grande villa aux abords de Rome afin d’y mener une vie ascétique. À eux deux, ils conjuguent pourtant une fortune colossale, notamment des propriétés s’étendant dans tout l’Empire. Un fardeau pour qui veut suivre les commandements du Christ et échapper à sa prédiction à propos des riches! Ils visitent les malades, les détenus et les condamnées aux mines, et entreprennent de vendre leurs biens pour en faire bénéficier les nécessiteux.
Des entraves à la voie du cœur
Mal leur en prend! «Leur famille, leurs amis sont bien décidés à les protéger d’une telle folie», relate Le Livre des Merveilles. Leur tocade aussi généreuse qu’insensée ne passant pas, le père de Mélanie,Valerius Publicola, et le frère de Pinien cherchent à soustraire les biens du couple.
Le Sénat s’en mêle aussi: les biens des membres des familles sénatoriales n’appartiennent-ils pas à l’Empire romain? La distribution de telles richesses risquait de déstabiliser l’économie même de l’État. « Les grands propriétaires membres de l’ordre sénatorial ont des obligations qui s’enracinent dans la vie de la cité. Ils doivent entretenir l’éclat et le renom de la famille et justifier leur appartenance au premier ordre de l’Empire», explique Le Livre des Merveilles. Plutôt que d’aider la plèbe, Mélanie et Pinien feraient mieux d’organiser des fêtes et des jeux!
Le droit romain joue aussi en leur défaveur: tout contrat passé avec des gens de moins de 25 ans est susceptible d’être révoqué. Difficile dans ce cas d’obtenir la confiance d’acheteurs potentiels!
De la gloire du monde à celle du Ciel
Pour quitter leur prison dorée, et par l’entremise d’évêques, les jeunes gens font appel en 410 à Serena, la tante de l’empereur d’Occident Flavius Honorius. «Chargée de riches cadeaux, de soieries magnifiques, de brocards somptueux» pour l’impératrice, Mélanie se présente à elle vêtue «d’une sévère et sombre tunique». La mise en scène fait mouche et l’impératrice est touchée: « Voyez cette femme qui, quatre mois plus tôt, resplendissait dans la gloire du monde! A cause du Christ, elle vieillit dans la sagesse et méprise tous les délices!»
Le couple obtient gain de cause. Mélanie et Pinien sont affranchis des vieilles pratiques foncières de l’ordre sénatorial. Et avec eux 8000 esclaves, pourvus chacun de trois pièces d’or. Tous leurs biens de Rome, d’Italie, de Campanie et d’Espagne, puis d’Afrique (où ils vivront sept ans et rencontreront des Pères du désert) sont liquidés. Des dons partent en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine, en Égypte. Ils offrent locaux et revenus à des monastères, et en font construire à Thagaste (Algérie).
Inspirée par les Pères du désert, par saint Jérôme et saint Augustin qu’elle avait personnellement connus, Mélanie passa le reste de sa vie en jeûne complet cinq jours par semaine, ne prenant un léger repas que le samedi et le dimanche. Elle prie, médite les Écritures et les œuvres des Pères du désert.
Dernière étape, Jérusalem
Avec son mari, devenu entre-temps son frère spirituel, Mélanie part en pèlerinage à Jérusalem. Le couple pourvoit d’or ceux qui s’occupent des pauvres et Mélanie s’installe sur le Mont des Oliviers, dans une petite cellule en planches, où elle demeurera 14 ans.
Après les décès de sa mère et de son mari Pinien, Mélanie finance encore la construction d’un monastère à Jérusalem. Elle y mourra en 439. Son monastère fut détruit en 614, lors de l'invasion perse, mais on vénère encore sa grotte au Mont des Oliviers.
Les fondations financières du christianisme
Avec Pinien et Mélanie, «l’avoir et le paraître, fondements du train de vie des riches, furent remplacés par l’exaltation de la pauvreté», analyse Bertrand Lançon, auteur d’un ouvrage sur les rapports du christianisme à l’argent au début du Ve siècle. Au-delà de ce changement perceptible de valeurs, le couple de Romains œuvra à l’assise financière de la nouvelle religion, devenant les précieux bienfaiteurs des communautés chrétiennes d’Italie, d’Afrique et de Jérusalem. De quoi inspirer d'éventuels milliardaires contemporains? (cath.ch/livredesmerveilles/arch/lb)
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Laennec, avec sa foi et son stéthoscope, a pourfendu la tuberculose
Le Breton René Laennec, en inventant le stéthoscope au début du 19e siècle, a été une cheville ouvrière du déclin de la tuberculose. La fervente foi chrétienne de ce docteur opiniâtre lui a inspiré une approche humaniste et globale du patient, qui a influencé la médecine pour les siècles à venir.
Ce 17 février 1816, René Théophile Hyacinthe Laennec rentre en trombe dans son appartement parisien. Il arrache avec frénésie trois pages d’un carnet vierge. Il en fait un tuyau qu’il consolide avec une ficelle. Qui aurait pensé que ce geste apparemment trivial allait changer le cours de la médecine?
Le docteur qui exerce alors à l’hôpital Necker, au sud-ouest de la capitale, teste son invention le jour-même sur une patiente. En posant le tube de papier sur sa poitrine, il parvient à entendre des bruits différents lorsque la femme respire, expire ou tousse.
Le temps des 'Dames aux camélias’
Laennec a trouvé l’inspiration pour ce nouvel instrument lors d’une balade à Paris, en observant des enfants jouer à se transmettre des sons à travers une poutre.
Il est persuadé d’avoir réalisé un grand pas dans la détection d’un fléau qui ravage alors l’Europe: la tuberculose. Le mycobacterium tuberculosis fauche partout des centaines de milliers de personnes, souvent des jeunes, sapant ainsi les forces vives de la société. La médecine de l’époque est fort démunie face à cette grave affection. Le seul examen clinique à disposition est la percussion des poumons, qui permet le repérage des «zones sourdes», rappelle Le Livre des Merveilles. Une méthode peu fiable.
"L’engagement catholique de Laennec n’arrange rien, en un temps où l’athéisme scientifique croit pouvoir triompher des 'vieilles superstitions'"
La pandémie provoque son lot de souffrances physiques, mais aussi sociales. Des politiques sanitaires prescrivent d’enfermer les malades dans des lieux isolés. Les sanatoriums ne sont en fait que des mouroirs, principalement destinés aux plus vulnérables, les pauvres et les femmes. Une douloureuse réalité notamment reflétée dans le roman La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas.
Vents contraires
La lutte contre la tuberculose représente une obsession de vie pour Laennec. Il ne peut supporter son dénuement face à cette maladie qu’il nomme sa «vieille ennemie». Le 17 février 1816 marque ainsi d’une pierre blanche son combat.
À partir de là, le Breton ne cesse d’améliorer son stéthoscope. Il se rend vite compte à quel point son invention est révolutionnaire. La diversité des bruits transmis par l’instrument permet à l’ensemble de la cage thoracique de livrer ses secrets. Grâce à cela, le médecin peut diagnostiquer la tuberculose avec sûreté, isoler des pathologies pulmonaires qui n’ont rien à voir avec elle, suivre pas à pas les progrès de la phtisie dans l’organisme.
Laennec cherche alors à répandre l’usage du stéthoscope. Mais, comme de nombreux inventeurs audacieux de son époque, il se heurte au scepticisme, voire à une violente opposition. Le chef de file des détracteurs est François-Joseph-Victor Broussais (1772-1838), l’un des médecins les plus en vue dans la haute société parisienne. Il professe une idée de la médecine très différente de celle de Laennec et compare le stéthoscope à du charlatanisme.
Une foi simple et éthique
L’engagement catholique de ce dernier n’arrange rien, en un temps où l’athéisme scientifique croit pouvoir triompher des «vieilles superstitions», souligne Le Livre des Merveilles.
Né à Quimper en Bretagne, une région profondément catholique, Laennec était en effet un homme profondément croyant. Une biographie médicale historique mentionne qu’il suivait les prescriptions de sa foi avec simplicité et sans ostentation, ne cherchant ni prosélytisme ni avantage social. Sa foi était morale et éthique plutôt que ritualiste ou affichée.
"L’instrument qu’il laisse en héritage sera un outil fondamental pour la détection précoce et le suivi de la tuberculose"
Celle-ci l’a-t-elle porté lorsqu’il dut affronter le torrent de critiques contre son invention? Rien ne permet de le dire, mais il apparaît qu’il n’a en tout cas jamais baissé les bras. Une persévérance qui finit par payer, alors qu’il enchaîne les petites victoires. Des diagnostics particulièrement brillants achèvent d’asseoir sa réputation. Comme celui d’une pleurésie liquidienne chez une jeune femme que l’un de ses adversaires considérait comme présentant une phtisie en phase terminale. Ponctionnée à temps, elle se rétablit.
Rattrapé par sa vieille ennemie
Les travaux de Laennec finiront par s’imposer, tandis que la doctrine de Broussais déclinera rapidement après sa mort. Son traité De l’auscultation médiate en 1819 est considéré comme un ouvrage de référence. La gloire arrive enfin en 1822, lorsqu’il est nommé professeur au Collège de France.
En 1824, c’est avec son propre stéthoscope que l’infection de Laennec à la tuberculose est découverte. Sa «vieille ennemie» règle définitivement ses comptes avec lui en 1826, alors qu’il est âgé de seulement 45 ans.
L’instrument qu’il laisse en héritage sera un outil fondamental pour la détection précoce et le suivi de la tuberculose, permettant de traiter les malades avec beaucoup plus d’efficacité. Le recul massif de la tuberculose sera lié plus tard aux découvertes microbiologiques et aux traitements efficaces, dès la fin du 19e siècle.
Suivant la voie qu’il a tracée, d’autres ont en outre mis au point l’auscultation cardiaque.
Pour la pudeur des femmes
Au-delà de ces réalisations cruciales pour la santé humaine, le médecin breton a eu une influence sur la prise en charge des patients. Ses écrits et ses correspondances montrent qu’il voyait dans la religion un guide pour la conduite personnelle et la bienveillance envers les malades. Alors qu’à l’époque la médecine pouvait être brutale ou indifférente, surtout envers les pauvres ou les femmes, Laennec considérait chaque patient comme un être humain digne de respect, indifféremment de son statut social.
"La vie de Laennec réfute l'idée reçue selon laquelle la poursuite de la science est incompatible avec la foi religieuse"
Il a été dit que l’invention du stéthoscope servait également à préserver la pudeur des femmes, la pratique d’auscultation de ce temps voulant que le médecin pose directement l’oreille sur leur poitrine.
Une médecine de vérité
La foi du Breton se traduisait aussi dans sa rigueur scientifique, du moment qu’il refusait de laisser ses croyances influencer ses observations. Il suivait une éthique de vérité et de précision, considérant que la médecine devait être honnête et fiable, pour le bien du malade.
Dans sa conférence sur Laennec en 1883, le docteur Austin Flint, éminente autorité américaine en matière d'auscultation, déclarera d’ailleurs: «La vie de Laennec offre un exemple frappant parmi d'autres qui réfute l'idée reçue selon laquelle la poursuite de la science est incompatible avec la foi religieuse.» (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Gertrud von Le Fort, une subtile plume d’ange contre le nazisme
Gertrud von Le Fort (1876-1971) a été, dans une posture discrète et prudente, l’une des grandes figures de l’opposition chrétienne à l’idéologie nazie. Après la défaite du IIIe Reich, la pensée de l’autrice allemande a contribué à la reconstruction morale de l’Europe.
Dans L’Enfant étranger (Das Fremde Kind, 1961), Jeskow, ancien officier SS rentré de la guerre, raconte à sa cousine comment il est encore hanté par le regard d’une petite fille juive exécutée sous ses ordres. La nouvelle de Gertrud von Le Fort contient peut-être sa plus forte dénonciation des horreurs du nazisme, un thème qui traverse toute son œuvre, depuis le début des années 1930.
«Dans ces jours où l’on croit que la sécurité de l’État repose sur l’abandon de la conscience individuelle, la peur devient maître, et la foule appelle au sacrifice de l’innocent pour son propre salut», relève l’un de ses personnages dans le roman La Dernière à l’échafaud, sorti en 1931. Gertrud von Le Fort est à cette époque bien consciente que le parti nazi est proche de s’emparer du pouvoir et va projeter son pays dans les Ténèbres. Même si la phrase fait référence à la Révolution française, le mécanisme de l’oppression totalitaire est visé. La romancière y dénonce la logique qui sacrifie l’individu à la raison d’État, la peur comme instrument de contrôle, la fabrication de boucs-émissaires.
Amie d’Edith Stein
Chez Gertrud von Le Fort, le rejet du totalitarisme a été intimement lié à son intense foi chrétienne. Celle-ci a d’abord pris l’apparence du protestantisme, puisqu’elle est née en 1876 dans un Royaume de Prusse à forte tradition calviniste. Son installation dans la catholique Bavière, dans les années 1920, a eu des répercussions sur son cheminement religieux. Elle y a notamment rencontré le jésuite Erich Przywara. Ce dernier n’était autre que le directeur spirituel d’une autre grande figure féminine catholique allemande: Edith Stein.
"Après la guerre, l'oeuvre de Gertrud von Le Fort est largement relue comme un témoignage de résistance spirituelle au totalitarisme"
Sous l’influence du prêtre, Gertrud von Le Fort s’est convertie au catholicisme en 1926. Mais elle ne suivra pas le même destin que son amie Edith. La sainte, née juive mais passée à la foi catholique, a en effet été arrêtée par les nazis en 1942 et est morte à Auschwitz peu après.
Résistance prudente
L’autrice a sans doute échappé au sort d’Edith Stein en restant assez discrète et furtive pour échapper à la machine de répression nazie. Elle ne s’est pas engagée dans des mouvements et résistance et n’a pas publié de pamphlets. La critique, dans sa littérature, bien que virulente, restait voilée.
Les autorités du IIIe Reich ne la percevaient pas comme une menace prioritaire. Ses œuvres, sans être interdites, étaient marginalisées. Certaines, écrites avant 1933, étaient techniquement accessibles sous le régime nazi, mais dans des cercles restreints. Elles ne faisaient l’objet d’aucune politique de diffusion active et les tirages restaient faibles. La presse généraliste sous emprise nazie dédaignait presque totalement l’écrivaine.
Gertrud von Le Fort n’était pas pour autant certaine que des hommes en uniforme ne viendraient pas un matin frapper à sa porte. Contrairement à d’autres écrivains, elle a fait le choix de rester durant toute la guerre sur le territoire allemand.
Pas une femme sur les barricades
Elle ne sera finalement jamais arrêtée. Après 1945, son œuvre est rapidement redécouverte. Elle est largement relue comme un témoignage de résistance spirituelle au totalitarisme, en particulier à travers le thème du martyre et de la liberté de conscience. La Dernière à l’échafaud est republié en 1946 et connaît un grand succès. L’œuvre est saluée comme une critique prophétique du totalitarisme moderne et Gertrud von Le Fort considérée comme une conscience chrétienne restée intacte.
Elle n’a pourtant jamais été et ne sera jamais femme à monter sur les barricades, pancarte à la main. Même une fois la menace des camps de la mort écartée, elle poursuit son œuvre d’écriture et distille dans son coin ses idées sur l’homme, le monde, la société, la religion.
Dans les années 1950, alors que la Guerre froide fait rage, elle s’élève contre les armes atomiques. Mais au-delà d’indignations publiques ponctuelles, son combat restera moral, religieux et culturel, mené par la littérature, la réflexion, et non l’action politique.
Le paradoxe de la faiblesse
Malgré l’extrême discrétion de la romancière, ses idées sont assez fortes pour marquer le processus de reconstruction axiologique de l’après-guerre. Pour Helena M. Tomko, professeure de littérature à l’Université de Villanova (États-Unis), Gertrud von Le Fort a grandement influencé les cercles catholiques littéraires de cette période, inscrivant l’œuvre «dans une réévaluation post-nazie d’ordre moral plutôt que politique».
"Elle considérait que la prudence de Pie XII n'était pas de la passivité"
L’un de ses apports philosophiques peut-être les plus durables a été l’idée que le totalitarisme n’est pas seulement une erreur politique mais une «pathologie religieuse». Dans ses essais et récits, elle fait apparaître l’État totalitaire comme un faux absolu, une tentative de remplacer Dieu par la race, l’histoire, la nation…
Dans une Europe traumatisée par la glorification de la force, l’écrivaine propose une philosophie paradoxale de la faiblesse. Elle proclame que le martyre n’est pas une défaite, que la souffrance librement acceptée devient résistance, et que le sacrifice révèle la limite de toute domination. Cette idée est directement enracinée dans la logique évangélique du Sermon sur la montagne. Les pauvres en esprit, les doux, les persécutés, ceux qui renoncent à la puissance, hériteront de la terre.
Pie XII, attentiste ou réaliste?
Sa pensée nourrira une éthique de la non-violence spirituelle et de la résistance non armée au sein du monde catholique et au-delà. Elle influencera des auteurs tels que Simone Weil ou Hans Urs von Balthasar, ainsi que certains courants de la philosophie morale catholique post-conciliaire.
De manière générale, elle a contribué à refonder une conviction centrale de la philosophie européenne d’après 1945, selon laquelle aucune reconstruction politique n’est viable sans une reconstruction morale et spirituelle de la personne.
Gertrud von Le Fort décède en Bavière en novembre 1971 avec un héritage toutefois controversé. Notamment dans son roman Silence, elle a défendu le refus de Pie XII de condamner ouvertement l’extermination des juifs. Elle considérait que cette prudence n’était pas de la passivité, mais une forme de courage subtil, visant à protéger la vie humaine dans des circonstances extrêmes. Elle rappelait que la manifestation publique de condamnations trop radicales aurait pu aggraver la persécution des catholiques et des juifs convertis, voire des institutions religieuses.
L’autrice allemande avait donc sa propre idée du combat contre le mal, qu’elle voyait davantage comme une action à exercer avec subtilité, intelligence et conviction, plutôt qu’avec violence et provocation. (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Louise de Marillac, l’inventrice des «bonnes sœurs»
L’influence de Louise de Marillac (1591–1660), fondatrice des Filles de la Charité, a largement dépassé le cadre religieux. Dans le sillage de Vincent de Paul, son œuvre de bienfaisance a contribué à l’émergence des systèmes modernes d’assistance, ainsi qu’à la valorisation des femmes dans la société.
«Elles ont pour monastère les maisons des malades, pour chapelle l’église paroissiale et pour cloître les rues de la ville.» Telle est la vision qu’a Louise de Marillac de ses 'filles’ qui aident, en ce milieu de 17e siècle à Paris et dans d’autres lieux de France, les pauvres, les forçats, les vieillards, les infirmes, les enfants abandonnés. Ce sont les premières «bonnes sœurs» qui s’activent dans les hôpitaux, les orphelinats, les écoles, aujourd’hui si présentes dans l’imaginaire collectif.
Pas une veuve «repliée sur elle-même»
Des religieuses hors de leur couvent? Cela ne va pas de soi à l’époque de Louise de Marillac. Depuis le Concile de Trente (1545–1563), la règle pour les religieuses est la clôture stricte. L’idéal dominant pour les femmes consacrées est la vie contemplative, stable, protégée des «dangers du monde». Un institut féminin dont la mission consiste précisément à arpenter les rues mal famées, à entrer dans les maisons de personnes parfois malades ou peu recommandables, va à contre-courant de la norme canonique.
Mais Louise de Marillac n’est pas femme à se laisser enfermer dans des murs, qu’ils soient matériels ou juridiques. Elle «aurait pu devenir une veuve repliée sur elle-même, tourmentée et scrupuleuse, tant la mort de son époux l’avait ébranlée», note Le Livre des Merveilles. Mais ce n’est pas de cette façon qu’elle se sortira de son deuil, bien au contraire.
Elle le fera en prenant la voie de l’action dans le monde. Une résolution qui a tout à voir avec une rencontre décisive: celle de Vincent de Paul.
Un duo céleste
De naissance aristocratique, Louise de Marillac voit sa vie basculer en 1625 lorsque son mari décède de la tuberculose, la laissant avec leur jeune fils dans une certaine précarité. Sa foi représente alors son principal soutien. Deux ans plus tôt, elle a vécu une expérience mystique lors d’une messe, où elle a fait l’expérience de l’amour du Christ. Suite à cela, elle cherche une belle âme terrestre capable de la guider dans le chemin esquissé par Dieu.
"Louise de Marillac révèle alors des talents remarquables d’organisation, de pédagogie et de gouvernement"
En ce début de 17e siècle, elle fréquente les réseaux dévots parisiens dans lesquels évolue également 'Monsieur Vincent’. Lorsqu’elle le rencontre, en 1625, le futur saint a déjà posé des bases importantes de son œuvre de charité, même si elle n’a pas encore pris toute son ampleur.
En 1617, à Châtillon-les-Dombes, il avait été touché par la misère d’une famille accablée par la maladie. Il avait alors organisé les femmes du village pour lui assurer une aide structurée et durable. Ce furent les prémices des Confréries de la Charité, des groupes de laïques composés surtout des femmes, chargés d’aider les plus vulnérables.
Utiliser l’énorme potentiel des femmes
L’année de sa rencontre avec Louise est marquée par une forte expansion de ses activités. Plus du côté des hommes, à ce moment-là, avec la fondation de la Congrégation de la Mission (les Lazaristes), destinée à évangéliser les pauvres des campagnes et à former les prêtres.
Tout en acceptant de devenir le directeur spirituel de Louise de Marillac, Vincent se rend peu à peu compte qu’elle pourrait être un instrument phare de sa mission. Elle-même lui exprime dès le début son profond désir de servir Dieu en aidant son prochain. Dans les années 1629–1633, Vincent confie à Louise une tâche concrète: visiter et organiser les Confréries de la Charité en province, qui fonctionnent parfois mal.
L’aristocrate révèle alors des talents remarquables d’organisation, de pédagogie et de gouvernement. Elle lui souffle également l’idée d’utiliser l’énorme potentiel de travail et de dévouement que représentent les filles et les femmes, spécialement dans les campagnes. C’est ainsi que la Compagnie des Filles de la Charité voit le jour, en 1633.
Louise de Marillac et Vincent de Paul contournent la norme canonique confinant les religieuses au couvent avec ruse et finesse: les Filles de la Charité ne prononcent pas de vœux solennels perpétuels, mais des vœux simples renouvelés chaque année. Elles ne sont donc pas considérées comme des moniales cloîtrées.
Des sœurs dans le monde
Les Filles de la Charité connaissent un succès à la fois rapide et remarquable. Leur forme de vie active, nouvelle pour l’époque, répond à des besoins sociaux immenses dans une France marquée par la guerre, les épidémies et la misère. Leur nombre augmente rapidement. En quelques décennies, les communautés se multiplient à Paris puis en province. Dès la fin du 17ᵉ siècle, on compte plusieurs centaines de sœurs réparties dans de nombreuses maisons et hôpitaux. Leur réputation de compétence, de discipline et de dévouement leur vaut la confiance des autorités civiles et religieuses.
Au-delà, ce nouveau type de sœurs bouleverse toute la société de leur époque, et ce sur de nombreux aspects: théologiquement et spirituellement, elles ancrent dans les consciences l’idée que la vie religieuse féminine peut être pleinement consacrée tout en étant active dans le monde.
"Le mode d’action des Filles de la Charité peut être vu comme un précurseur du travail social professionnel"
Sur le plan social, elles permettent à des femmes issues souvent de milieux modestes d’avoir une mission publique structurée. Elles créent en outre un modèle qui sera imité par de nombreuses congrégations féminines apostoliques dans les siècles suivants.
Une Success Story
Grâce à l’œuvre de Louise de Marillac, la vie consacrée féminine ne sera plus perçue uniquement comme une force de progrès spirituel, mais également social et civilisationnel. Les «bonnes sœurs» deviendront dans de nombreux pays des symboles du soin et de l’attention au prochain prodigué par l’Eglise catholique.
Aujourd’hui, 14'000 Filles de la Charité œuvrent dans près de 100 pays. Si, en Occident, on ne les voit plus tellement dans les hôpitaux, elles ont laissé une marque considérable dans la société, en particulier dans les systèmes de soin.
Les Filles ne se contentaient en effet pas de faire de la charité ponctuelle: dès leur fondation, elles ont visité des malades, distribué de la nourriture, géré des hôpitaux, des orphelinats ou des écoles, de façon extrêmement coordonnée. Une organisation communautaire et récurrente qui a préfiguré les systèmes d’assistance structurés que les États modernes développeront plus tard (assistance publique, hôpitaux municipaux, services sociaux).
Emancipation féminine
Le mode d’action des Filles de la Charité — qui identifient les besoins des personnes, effectuent des visites à domicile, suivent les familles pauvres, éduquent les enfants, établissent des liens durables avec les personnes en difficulté — peut être vu comme un précurseur du travail social professionnel. Ce n’est donc pas une surprise si le pape Jean XXIII a proclamé en 1960 Louise de Marillac «patronne céleste des travailleurs sociaux chrétiens».
L’action des Filles de la Charité a également donné aux femmes une visibilité sociale et institutionnelle qui leur était inconnue jusqu’ici. Elles ont ainsi montré qu’elles pouvaient contribuer activement à la vie publique, à l’organisation de services et à la prise de décision communautaire, bien au-delà de la sphère domestique.
Louise de Marillac a mené sa mission avec opiniâtreté jusqu’à son décès en 1660. Elle a été rejointe au ciel quelques mois plus tard par Vincent de Paul.
Ils se rejoindront également après quelques siècles dans la communion des saints. Alors que Vincent est canonisé au 18e siècle, Louise de Marillac l’est en 1934. Si on le lui avait demandé, ce premier aurait certainement voulu une déclaration de sainteté simultanée avec sa collaboratrice. Le prêtre parisien vouait une profonde admiration et un profond respect à Louise et à ses 'filles’. Il avait l’habitude de dire à leur propos: «En servant les pauvres, c’est Jésus Christ qu’elles servent.» (cath.ch/livredesmerveilles/arch/rz)
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Félix Kir: “Vous reprendrez bien un verre de blanc-cassis?”
Assis dans le train qui le conduit de Dijon à Paris où il siège à l’Assemblée nationale, Félix Kir ouvre sa sacoche pour en tirer deux bouteilles, une de vin blanc aligoté et une de liqueur de cassis. Durant le trajet, le chanoine aura bien le temps de partager l’apéritif auquel il a donné son nom, avec quelque voyageur de passage. Bon vivant, charismatique, le prêtre bourguignon aime le bon vin.
Mais réduire le prélat à un cocktail n’est pas rendre justice à un homme dont la longue vie fut aussi intrépide que passionnante.
Cheveux en bataille sous son béret, vêtu d’une soutane noire élimée, allure débonnaire, contact facile, verbe haut, Félix Kir ne passe pas inaperçu. Il a construit sa réputation déjà avant la Première Guerre mondiale, jusqu’à devenir maire de Dijon et député à l’Assemblée nationale française.
Le prêtre a traversé toutes les grandes crises du XXe siècle, tant nationales qu’internationales, la séparation de l’Église et de l’État, la Première Guerre mondiale, l’Occupation, la Guerre froide, en tant qu’acteur et non spectateur. Le personnage, tant religieux que politique est un homme inoubliable, truculent, à la répartie impitoyable.
Fils de coiffeur
Félix Kir naît en 1876 dans une famille d’origine alsacienne, à Alise-sainte-Reine, l’Alesia de Vercingétorix. Son père cheminot est devenu coiffeur itinérant après un accident de travail. Bien que pauvre, la famille possède un solide sens républicain. A l’école le petit Félix se fait remarquer par sa vivacité d’esprit, il est un bon élève et il devient aussi un enfant de cœur dévoué, mais ses parents n’ont pas les moyens de l’envoyer à l’école secondaire. Le garçon n’a pas du tout envie d’apprendre le métier de coiffeur de son père. A l’âge de quinze ans, sa planche de salut sera l’entrée au petit séminaire, la carrière ecclésiastique étant le meilleur moyen pour les enfants pauvres des campagnes d’accéder à une formation supérieure.
A la fin du petit séminaire, le jeune Félix est astreint au service militaire. En effet, depuis 1889, la loi dite 'des curés sac au dos’ a supprimé les dispenses aux séminaristes. Désormais, tous les membres du clergé doivent servir sous les drapeaux. De cette période, il garde un goût pour le sport et la camaraderie.
En 1896, Félix Kir entre au grand séminaire. Il est ordonnée prêtre en 1901. Pour l’Église en France la période est très chahutée par la lutte anticléricale qui aboutira à la séparation de l’Église et de l’État en 1905. C’est alors que le jeune vicaire développe sons sens politique.
Séparation Église-État
Avec la loi de 1905, la gestion des biens de l’Église est attribuée après inventaire à des associations cultuelles de fidèles. L’État ordonne que soient recensés tous les biens de chaque église. La “campagne des inventaires” commence. L’Église s’y oppose vigoureusement, ce qui conduit à des affrontements quelquefois violents.
Le jeune vicaire Kir est combatif et il ne laissera pas son église vandalisée. Pendant deux jours, avec un autre prêtre, il tient tête à la police et au commissaire de Dijon! Kir est fondamentalement républicain, mais il a compris que “la campagne des inventaires” est une erreur qui risque de détourner de la République un grand nombre de citoyens des milieux populaires profondément attachés à la religion. Finalement les inventaires seront stoppés, mais la tension restera vive. Kir dira plus tard: «A qui la faute si quelquefois la religion s’est trouvée transplantée sur le terrain de la lutte politique? Aux politiciens!”
En 1910, Félix Kir est envoyé comme curé de campagne à Bèze. Il y affronte une municipalité socialiste. Pour attirer la jeunesse, il fonde une association sportive qu’il baptise “Les marsouins” et acquiert une popularité incontestable.
Le poilu
Arrive l’été 1914, sac au dos, le prêtre quitte sa paroisse pour rejoindre les soldats de la Grande guerre. Félix Kir est mobilisé comme 23’000 autres prêtres dont plus de 3000 laisseront leur vie. Le prêtre n’est pas aumônier, mais agent sanitaire. Ses états de services lui valent la Croix de Guerre. Une nouvelle page de sa légende s’écrit, celle du poilu.
Après quatre ans et demi de guerre, le retour à la vie ecclésiale à Bèze n’est pas si facile. Les noms de nombreux jeunes 'des Marsouins’ figurent sur le monument aux morts. En 1924, il est promu curé-doyen de Nolay, où il entre en conflit avec le maire socialiste... car il estime le loyer de la cure trop cher.
Le propagandiste
En 1928, l’évêque de Dijon qui reconnaît son talent de débatteur, promeut Félix Kir directeur des Œuvres diocésaines. Il part s’installer à Dijon et, en 1931, devient chanoine honoraire. Il anime puis dirige l’hebdomadaire de l’évêché Le Bien du peuple de Bourgogne. Plusieurs fois par semaine, il sillonne la campagne pour donner des causeries populaires, ou il affiche des idées conservatrices, il prône le protectionnisme, propose de «liquider le marxisme une bonne fois pour toutes» et de ralentir l’immigration. Il est hostile au Front populaire de Léon Blum.
Defensor civitatis
Le 15 juin 1940, une division allemande avance sur Dijon. Le lendemain, le maire quitte la cité … Le préfet ordonne l’évacuation de la ville et 50’000 Dijonnais se lancent sur les routes … Face aux Allemands, une délégation de cinq personnes est mise en place pour gérer la cité. Le chanoine Kir en fait partie. Il devient defensor civitatis (le défenseur de la cité) chargé de négocier avec l’occupant. Comme des millions de ses compatriotes, le chanoine est alors pétainiste.
Bien qu’éloignée du front, Dijon devient centre de transit pour des dizaines de milliers de prisonniers de guerre en attente d’une déportation en Allemagne. Profitant de sa position, le chanoine facilite les évasions du camp de Longvic-les-Dijon, ce qui lui vaut d’être arrêté par les Allemands. Condamné à mort, il est cependant gracié et relâché après deux mois d’incarcération, mais écarté de toute charge publique.
Il se mue alors en dénonciateur des Allemands et devient une figure du patriotisme populaire. Les collaborateurs du régime de Vichy, le voient d’un très mauvais œil. Arrêté une seconde fois en octobre 1943, il est libéré au bout de quelques heures. Le 26 janvier 1944, il est victime d’un attentat. Deux hommes déboulent chez lui et lui tirent dessus. Blessé de plusieurs balles, il décide de quitter Dijon pour se réfugier à la campagne. En septembre, voyant arriver la libération de la France, il fait à pieds, à 68 ans, les 110 kilomètres qui séparent le village où il s’est réfugié de Dijon où il arrive le jour de la libération de la ville, le 11 septembre 1944 sur un char de la première armée française. La page du grand résistant est écrite!
Maire de Dijon
Le 18 septembre, le chanoine Kir entre au Conseil municipal. Aux élections d’avril 1945, il se présente comme «partisan sans réserve de l’action du général de Gaulle, partisan du Conseil national de la Résistance». Il remporte la mairie avec 53% des suffrages. Il endosse écharpe tricolore qu’il portera jusqu’à sa mort, 23 ans plus tard.
Élu également conseiller général de Côte d’Or et député à l’Assemblée nationale. Il participe aux débats toujours vêtu de sa soutane noire. Sa truculence, son sens de la répartie, ses bons mots prononcés avec l’accent rocailleux du terroir bourguignon font merveille dans l’hémicycle et dans la presse, même si son exagération, voire sa mythomanie, sont souvent décriés. En tant que doyen d’âge, il présidera même la première séance parlementaire de la 5e République en octobre 1958.
Ami de Nikita Krouchtchev
Actif pour sa ville, dont il est réélu maire à quatre reprises, il laissera entre autres réalisations la création d’un lac artificiel pour protéger la ville des crues de l’Ouche et offrir aux habitants un lieu de détente et de baignade très apprécié et qui porte aujourd’hui son nom.
Un des dernières facéties du chanoine est l’invitation à Dijon du dirigeant soviétique Nikita Krouchtchev en 1960. Farouchement anticommuniste, il admire cependant les Soviétiques pour leur rôle dans l’écrasement du nazisme. Dijon crée un jumelage avec Stalingrad, le “Verdun de la Seconde Guerre mondiale” selon le mot du chanoine. Devant la réprobation de son évêque, qui évoque la persécution des chrétiens en URSS, le chanoine quitte cependant la ville pendant deux jours afin d’éviter une rencontre avec le dirigeant communiste. Il rencontrera cependant Khrouchtchev quelques semaines plus tard à Paris et visitera le Kremlin en 1964.
Dernier clin d’œil à l’histoire, Félix Kir rend son dernier soupir le 25 avril 1968, à l’âge de 92 ans, quelque jours avant l’éclatement de la révolte étudiante à Paris. Il est enterré à Alise-sainte-Reine dans une tombe portant uniquement les trois lettres KIR. (cath.ch/mp)
Le kir
Félix Kir avec son sens rabelaisien de la conversation fait à chaque occasion la promotion d’un apéritif de sa région, le blanc cassis, que certains appellent le 'rince-cochon’. S’il n’est pas l’inventeur de ce breuvage, il en fut le promoteur, au point de lui donner son nom.
L’invention de ce mélange de vin blanc aligoté et de liqueur de cassis remonterait à 1904 et reviendrait à un sommelier d’un restaurant où le maire de Dijon, Henri Barabant, avait ses habitudes. Appréciant ce mélange, et par souci d’économies, il avait proposé de le servir, à la place du champagne, lors des réceptions offertes par la municipalité. La coutume fut maintenue par ses successeurs.
En 1952, la maison qui produit la liqueur de cassis demande au chanoine Kir l’autorisation d’utiliser son nom pour promouvoir sa boisson. Bon prince, le chanoine donne formellement son agrément et le terme 'Kir’ est déposé a l’institut national de la propriété industrielle.
Mais le chanoine avait oublié la concurrence. Comme il refuse toute discrimination entre producteurs, il précise en 1955 que l’autorisation d’utiliser son nom n’est pas un monopole. S’en suivent des années de contestations juridiques qui aboutissent à un procès en 1980. L’affaire est enfin tranchée en 1992, lorsque le tribunal stipule que le mot Kir est bien une marque commerciale protégée. Un décision qui restera lettre morte puisqu’entre-temps le terme 'kir' est entré dans le dictionnaire des noms communs. MP
Les réparties du chanoine Kir
Quelques-unes des réparties du chanoine Kir sont restées dans les mémoires. Petit florilège: A un officier allemand venu lui réclamer de la paille: “Vous n’êtes pas ici dans une écurie!”
A un député qui lui reproche de changer d’avis: “On m’accuse de retourner ma veste, et pourtant voyez, elle est noire des deux côtés.”
Lorsque lui propose d’entrer au Sénat: «Et pourquoi pas à l’hospice? Rien à faire, je n’irai pas dans une maison de vieux.»
A un opposant qui lui demandait pourquoi il ne s’est jamais marié, il répond «pour ne pas être cocu! Comme toi!»
S’exprimant en face à des grévistes en colère: «Je savais que le rouge faisait peur aux taureaux, mais je ne savais pas que le noir faisait gueuler les vaches!»
A ceux qui critiquent son invitation à Nikita Krouchtchev: “Je me fiche pas mal de ces crustacés!” MP
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