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    Au Liban, chrétiens et musulmans prient ensemble Marie lors de l’Annonciation

    En mars 2025, cath.ch s'est rendu au Liban, à la rencontre de communautés religieuses, de jeunes et de Caritas Liban. Reportages et interviews sur fond de guerre et d'espérance.

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    Au Liban, chrétiens et musulmans prient ensemble Marie lors de l’Annonciation

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    Broummana, village chrétien du Liban, oasis de paix dans un pays en guerre

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    Au Liban, chrétiens et musulmans prient ensemble Marie lors de l’Annonciation

    Depuis 2010, au Liban, chrétiens et musulmans fêtent ensemble Marie le 25 mars, jour de l’Annonciation. On doit cette «première» à la ténacité de Nagy el-Khoury, un chrétien maronite, «et de Marie elle-même», comme il en est persuadé. Son rêve de voir réunis, sous un même chapiteau, chrétiens et musulmans priant la Vierge est devenu réalité.

    Lucienne Bittar, de retour du Liban

    Raboueh, Liban, 25 mars 2025, jour de l’Annonciation qui célèbre l’annonce faite à Marie de la naissance de Jésus par l’archange Gabriel. Une foule bigarrée se présente aux portes de la salle de congrès du Patriarcat grec-catholique. Une flopée d’écoliers et d’écolières, voilées ou pas, entre en premier, devant une haie de scouts maronites et au son d’une fanfare de l’armée libanaise. Elle est suivie de chanteurs, de musiciens et de représentants de communautés chrétiennes (maronites, grec-catholiques, protestants, orthodoxes) et musulmanes (sunnites, chiites, druzes).

    Les visiteurs sont accueillis par Nagy el-Khoury, lauréat 2010 du Prix international Sergio Vieira de Mello pour le dialogue entre les cultures, et par son compagnon d’œuvre, le cheikh Mohamad Nokkari, directeur général de Dar El Fatwa, la plus haute instance religieuse sunnite du Liban.

    Hymne national, adhan et Ave Maria

    Dans le hall central, des jeunes filles d’une école d’art chiite peignent des tableaux représentants Marie ou le dialogue islamo-chrétien. La fanfare de l’armée ouvre alors les feux de la célébration avec l’hymne national, car cette fête, chrétienne à l’origine, est devenue en 2010 une fête nationale «islamo-chrétienne», symbolisant la coexistence entre chrétiens et musulmans.

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    Une étudiante d'une école d'art chiite peint la Vierge, Liban, 25 mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Durant ce jour férié instauré par le Premier ministre d’alors Saad Hariri, un sunnite, toutes les communautés religieuses sont appelées à demander ensemble l’aide de Marie face aux épreuves que le pays traverse. L’édition 2025 ne déroge pas à la tradition.

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    Aux premiers rangs de la salle, où près de 400 personnes sont réunies, des dignitaires religieux venus de toutes les régions du pays - aux confessions reconnaissables grâce à leurs costumes - assistent ‘religieusement’ aux discours et aux chants. Devant l’estrade, trône l’icône de l’Annonciation, peinte en 2007 pour le premier événement du genre, avec d’un côté le texte de saint Luc (1,26-38) et de l’autre celui de la sourate Al-imram du Coran qui relate la visite d’anges à Maryam (Marie). Une entorse remarquée à l’interdiction de représentations des êtres animés en islam, et à fortiori des personnages saints.

    Des cloches d’église sonnent, tandis qu’un jeune chanteur entonne l’adhan, l’appel à la prière. Un instant de pureté. Puis se succèdent des témoignages de responsables d’œuvres religieuses, une chorale de filles chiites, un chœur d’homme orthodoxes, des chorales druze et kurde … tous louant Marie dans une belle harmonie.

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    Patriarcat grec-catholique de Raboueh et son église Notre-Dame de l'Annonciation | © Lucienne Bittar

    Pour dépasser les communautarismes

    La symbolique vise à endiguer les méfaits du communautarisme. «Bien des chrétiens pensent encore que les musulmans ne nous ressemblent pas, que ‘nous aimons la vie’ alors qu’ils ‘glorifient la mort et le martyr’, que nous ‘sommes ouverts à l’Occident développé’ alors que leurs regards n’ont jamais cessé de se tourner vers l’Est, synonyme de tchadors», témoigne José Jamouri, professeur de français à la retraite. Cette célébration, selon lui, permet de faire tomber les préjugés.

    Mais comment la fête de l’Annonciation a-t-elle pu se transformer en journée de dialogue interreligieuse dans ce pays déchiré, il y a 35 ans à peine encore, par une guerre civile aux accents confessionnaux? Dans un Liban où la cartographie de la population résidente se décline souvent en quartiers chrétiens ou musulmans? Pour le découvrir, cath.ch est allé à la rencontre de Nagy el-Khoury, 75 ans, l’initiateur de ce tour de force amorcé il y a 19 ans. Il était alors secrétaire général de l’amicale des anciens du Collège jésuite Notre-Dame de Jamhour.

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    Nagy el-Khoury a été quatre ans durant le conseiller du président libanais Michel Aoun, Beyrouth, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    «Le peuple libanais est très divisé, confirme-t-il. Notre but est d’essayer de rapprocher les gens humainement, au-delà de leurs origines communautaires. Comme ancien élève des jésuites, j’ai appris le sens de l’ouverture à l’autre, et comme professeur de français au Collège Jamhour, je l’ai transmis à mon tour durant 40 ans. Mieux encore, poursuit Nagy el-Khoury, je suis né dans un quartier mixte, chrétien et musulman, et donc le contact avec l’autre est pour moi naturel. Je suis originaire de Jezzine, une région du sud en majorité chrétienne, maronite et grecque-catholique, mais qui se trouve tout près de Nabatiyé, la chiite, de Saïda, la sunnite (deux villes régulièrement pilonnées par les Israéliens depuis le 23 septembre 2024, ndlr), et du Chouf druze. Je réfléchissais depuis longtemps à organiser une rencontre spirituelle islamo-chrétienne dans le cadre de l’école.»

    Une dévotion spéciale à la Vierge

    Depuis sa plus tendre enfance, ce juriste de formation, qui se destinait à la carrière diplomatique avant que la guerre civile (1975-1990) ne déchire son pays, voue en outre, comme bien des Libanais, une dévotion particulière à la Vierge Marie. Un rêve récurrent (qu’il attribue à l’intervention de Marie) s’invite dans ses nuits au début des années 2000.

    «Dans une des immenses cours de récréation de l’école, il y avait un chapiteau, et sur les gradins circulaires, je voyais des prêtres et des religieux de toutes les communautés, même un juif, en train de prier. Et leur prière montait vers Dieu depuis l’ouverture centrale du toit, comme au travers d’un entonnoir. Chacun priait à sa façon, mais Dieu recevait toutes leurs invocations de la même manière.»

    "En chacun de nous, chrétien ou musulman, il y a une part de l’autre. Nous ne nous quitterons jamais."Nagy el-Khoury,

    Pour Nagy el-Khoury, pas de doute. «C’est comme si la Sainte Vierge me disait: ‘Qu’est-ce que tu attends pour rassembler chrétiens et musulmans, toi qui animes des fêtes, qui organises des événements?’» Il n’aura de cesse alors d’œuvrer pour que ce rêve devienne réalité, allant jusqu’à le présenter au président du pays, Michel Aoun, dont il est alors le conseiller. Celui-ci le chargera d’ailleurs de mission pour le dialogue islamo-chrétien en 2018.

    La main du cheikh Mohamad Nokkari

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    Nagy el-Khoury et Mohamad Nokkari, comme deux doigts de la main, Liban, 25 mars 2025, cérémonie islamo-chrétienne | © Lucienne Bittar

    Mais Nagy el-Khoury n’est pas seul dans sa quête. Le cheikh Mohamad Nokkari, un juge sunnite convaincu de l’importance de la Vierge en islam, s’allie à lui. «Nous sommes devenus comme deux doigts de la main», témoigne le maronite.

    Fatigué des groupes de dialogue théologique qu’il fréquente, qui tournent en boucle et «se gargarisent de belles paroles», Nagy el-Khoury, excédé, quitte l’une de ces réunions, aussitôt suivi de Mohamad Nokkari qui lui lance: «Il n’y a que la Vierge qui peut nous rassembler.»

    S’entourant de quelques personnalités religieuses estimées, les deux hommes finissent par organiser une première rencontre de prière, le 25 mars 2007. Elle réunit plus de 1000 personnes dans l’église du Collège Notre-Dame de Jamhour. «Celle-ci est construite en cercle, comme le chapiteau de mon songe, avec un pilier central qui tient tout l’ensemble. Après cette première rencontre, je n’ai plus jamais fait ce rêve. C’est comme si j’avais obéi aux sollicitations de la Sainte Vierge.»

    Marie, inspiratrice de bien

    L’événement fait la Une de la presse. «Des musulmans sont en train de prier dans une église! Ça a eu un impact extraordinaire. J’ai reçu des centaines de messages et de coups de fil de gens qui étaient en admiration devant ce qui se passait.» Il y a eu, bien sûr, des réactions plus négatives aussi: des musulmans qui pensaient que les organisateurs cherchaient à créer une nouvelle fête religieuse musulmane, des chrétiens qui ne comprenaient pas ce que la Vierge avait à voir avec les musulmans.

    «Mais c’est la seule femme dont le nom (Maryam: ndlr) est évoqué dans le Coran, 37 fois plus exactement! s’exclame Nagy el-Khoury. Elle est considérée comme la première dame de l’humanité et les musulmans ont un respect fou pour elle, une dévotion spéciale. Son nom figure au-dessus des mehrabs (les lieux de prière) de toutes les mosquées du monde.»

    Pour le chrétien maronite et le cheik sunnite, Marie représente la bonté, l’amour, l’acceptation, la dévotion à Dieu, la confiance, l’intégrité. Et à ceux qui disent que Marie et Maryam ne sont pas la même personne, ils rétorquent que là n’est pas l’essentiel. L’important est que Marie inspire les mêmes valeurs et sentiments chez les chrétiens et chez les musulmans.

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    Derrière les habits religieux différents, un même amour pour Marie, célébration islamo-chrétienne, Liban, 25 mars 2025 | © Lucienne Bittar

    «Le dogme, je le laisse aux religieux. Nous, nous nous occupons de rassembler les gens, dans une démarche de mutuel respect. Au Liban, l’enjeu est particulièrement important. En chacun de nous, chrétien ou musulman, il y a une part de l’autre. Nous ne nous quitterons jamais.»

    Un enjeu à long terme

    Le succès est quasi immédiat. En 2010, le Premier ministre Saad Hariri et son conseil des ministres décident de faire du 25 mars un jour de fête nationale «islamo-chrétienne». «Le soir de l’annonce, j’ai pleuré comme un enfant. Mon rêve se réalisait.»

    Durant 10 ans, les commémorations du 25 mars auront lieu au Collège des jésuites, jusqu’à ce que le président Aoun décide de lui donner plus d’ampleur. L’édition 2018 a ainsi eu lieu en sa présence au Palais présidentiel, puis, en 2019, au Grand Sérail, le siège du Premier ministre. Mais la crise financière et l’absence de gouvernement passant par-là, les cérémonies sont décentralisées jusqu’en 2023. Elles ont depuis retrouvé leur organisation centrale.

    "Nous, ce sont des images d’amour et de paix que nous voulons montrer. Les Libanais en ont besoin."Nagy el-Khoury

    Est-il confiant pour la suite? «C’est un projet à long terme. Comme partout dans le monde, 95% des Libanais veulent vivre en paix et en sécurité mais ils doivent subir les faiseurs de guerre. Ce sont ces 95% qui m’intéressent. Je compte sur l’image que nos commémorations véhiculent. Qu’est-ce que les gens voient du matin au soir? Des images de haines, de guerres, de bombardements. Nous, ce sont des images d’amour et de paix que nous voulons montrer. Les Libanais en ont besoin.»

    Alors que l’entretien prend fin, ce 28 mars 2025, une alerte est diffusée sur les réseaux sociaux. Israël a annoncé un bombardement dans un quartier du sud de Beyrouth, voisin à celui de notre interlocuteur, à proximité de deux écoles abritant un grand nombre d’élèves. Il faut vite rentrer, avant que les routes ne soient bloquées par les habitants des lieux visés en fuite. Dans le taxi, des images de petits enfants paniqués évacuant leurs écoles envahissent mon l’esprit. Oui, penser avec espérance aux 95% qui aspirent à la paix. (cath.ch/lb)

    L’Académie de l’Homme
    Le président Michel Aoun a proposé aux Nations Unis un projet libano-onusien d’Académie de l’Homme pour la rencontre et le dialogue. Le concept a été accepté par l’Assemblée des Nations Unies à la quasi-unanimité (exceptées les voix des États-Unis et d’Israël) le 16 septembre 2019. Nagy el-Khoury a été nommé coordinateur du projet en 2020 par Michel Aoun.
    L’idée est de monter au Liban un centre d’enseignement, de recherche et de documentation dans ce domaine. Un terrain de 100’000 m2 a été réservé à cette fin, mais le projet a été mis en stand-by ces dernières années suite aux crises successives que connaît le pays. LB

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    Broummana, village chrétien du Liban, oasis de paix dans un pays en guerre

    Niché sur une colline du Metn, le village de Broummana, où églises et hôtels se disputent les lieux, offre à ses résidents un semblant de calme et de sécurité. Un luxe pour les Beyrouthins. Mais ici aussi les nombreuses crises successives traversées par le pays laissent leur empreinte.

    Lucienne Bittar, de retour du Liban

    À Beyrouth, ville surpeuplée et chaotique, les habitants vivent dans le bruit perpétuel et la pollution. Depuis six mois, ils doivent affronter un énorme stress supplémentaire, causé par le survol de drones israéliens et le risque de frappes qui peuvent «tomber n’importe où».

    Suite à l’invasion israélienne du sud du Liban d’octobre 2024 (la quatrième depuis 1978) et à la guerre qui s’en est suivie, de nombreux habitants de Beyrouth ont fui la capitale pour se réfugier plus à l’est, dans les villages environnants du Mont Liban, y multipliant par deux, parfois par trois, la population résidente. Parmi ces villages, à 20 minutes en voiture de la capitale, se trouve Broummana. Majoritairement habité par des chrétiens, il jouit depuis le 18e siècle d’une réputation de lieu de villégiature privilégié.

    Une destination toujours prisée

    Le contraste avec Beyrouth est saisissant. Avec ses vues plongeantes sur la capitale et le littoral d’un côté, et sur les montagnes enneigées et des étendues de pins de l’autre, Broummana permet d’oublier quelques instants les crises perpétuelles auxquels le pays est confronté depuis 15 ans: effondrement économique de 2019, suivi d’un début de révolution vite étouffée, crise du covid, explosion du port de Beyrouth en 2020, séisme de 2023, guerre avec Israël depuis l’automne 2024.

    Même si le Broummana d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui, comme en témoigne des enseignes d’hôtels et restaurants fermées, le village reste une destination prisée des Libanais. «Nous avons le plus grand nombre d’hôtels dans le Metn», se félicitait en juillet 2023, dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour, Pierre Achkar, propriétaire de l’un d’entre eux et président du conseil municipal du village.

    Églises, couvents et oratoires appellent au calme intérieur

    Si les Libanais viennent encore faire la fête à Broummana, un autre type de tourisme, plus spirituel, les y attirent aussi. On ne compte plus dans la région les églises, monastères, couvents et oratoires dédiés à la Vierge ou à saint Charbel Makhlouf.

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    Vue sur la mer, au détour d'une ruelle du village de Broummana (Liban) | © Lucienne Bittar

    Au détour d’un virage, sur les hauteurs d’une colline parsemée de pins, se dresse le monastère maronite de Mar Chaaya. Dix moines et quatre séminaristes y vivent. Cette propriété de quelques hectares abrite en sus des serres, une petite ferme avec du bétail, une fabrique de fromage frais et une épicerie. Des familles de passage dans la région ou des enfants d’écoles chrétiennes en courses scolaires s’y arrêtent régulièrement.

    À Broummana même, dans le quartier dit des églises, l’église orthodoxe Saint-Georges et son architecture en rotonde (Broummana accueille le siège de l’archidiocèse grec-orthodoxe de Byblos et de Batroun) est presque collée à celle des maronites, l’église Mar Chaaya (du prophète Isaïe). Bâtie sur un ancien fort du 9e siècle, celle-ci témoigne de l’implantation millénaire des chrétiens au Mont Liban, une présence qui n’est pas qu’historique. Une grande part des activités sociales des habitants du village est liée à la vie des paroisses chrétiennes.

    Derrière les murs du couvent des Filles de la Charité

    Au milieu des ruelles du vieux Broummana, un autre clocher surgit, celui du couvent des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, abrité derrière de hauts murs en pierres apparentes jaunes, caractéristiques des villages du Metn. La porte s’ouvre sur une immense cour intérieure encadrée d’un bâtiment agrémenté de colonnades, typique des constructions ottomanes.

    Dans cet ancien sérail appartenant à l’émir druze Ahmad Abillamaa, justice était rendue, m’apprend Sœur Mary qui m’accueille. Les lieux abritaient d’ailleurs une prison. «Les descendants de ces émirs se sont convertis et sont devenus maronites», raconte-t-elle. Le sérail tombait en ruines quand une sœur de la congrégation l’a acheté en 1883. Aujourd’hui, Sœur Mary y vit avec deux autres sœurs plus âgées et une trentaine d’enfants.

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    Couvent des Filles de la Charité, Broummana, (Liban), mars 2025. Dans cet ancien sérail appartenant à un émir druze, vivent trois sœurs et une trentaine d'enfants | © Lucienne Bittar

    Une fillette traverse la cour en courant. Dans des petites salles dévolues à la révision, des petits réunis par groupes d’âge font leurs devoirs, supervisés par des plus grands. À l’origine un orphelinat pour garçons, la «maison d’enfants» des Filles de la Charité accueille aujourd’hui des «cas sociaux» des deux sexes, issus le plus souvent de familles divorcées, explique Sœur Mary. Ces enfants sont placés en internat chez les sœurs pendant les jours d’écoles, sur demande d’assistantes sociales.

    Une école en difficulté

    Les sœurs gèrent en plus l’école primaire St-Vincent de Paul qui jouxte le couvent. Elle est fréquentée par 350 enfants de familles désargentées de la région. L’an passé, ils étaient 400, mais «la plupart des Syriens qui étaient inscrits sont retournés chez eux» après la chute du président Bachar el Assad, souligne Sœur Mary, avant de confier sa préoccupation.

    Elles ne sont plus que trois sœurs ici. Les forces vives de la congrégation s’amenuisent, «comme partout dans le monde», malgré les manifestations de piété populaire quotidiennement visibles ici. «De moins en moins de gens choisissent de rentrer dans les ordres. Ils disent qu’ils peuvent servir les pauvres tout en vivant librement, sans devoir faire vœu d’obéissance. C’est vrai que ce vœu n’est pas toujours facile à vivre…»

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    École primaire des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, Broummana (Liban) | © Lucienne Bittar

    Le couvent, certes, a déjà connu des temps durs. Durant la guerre civile, il avait subi d’importantes déprédations, puis avait été rénové grâce à des fonds de Caritas Autriche et de l’Œuvre d’Orient, explique Sœur Mary. Mais aujourd’hui les Filles de la Charité ont plus de peine à trouver des soutiens étrangers. Or, «depuis la crise de 2019, le gouvernement ne nous aide plus du tout, souligne-t-elle. Je ne sais pas comment nous allons pouvoir maintenir l’école. Les frais d’écolage sont très bas. Mais même comme ça, de nombreux parents ne les payent plus.»

    Pour l’instant, la Province Proche-Orient (Liban, Syrie, Égypte, Iran, Terre sainte) de la congrégation, dont le siège est à Beyrouth, subvient encore aux besoins. Mais jusqu’à quand? Une préoccupation d’autant plus vive que la guerre avec Israël a directement touché la congrégation. Dans le village de Mreijé, vers Saïda, dans le sud du pays, une école et un couvent des Filles de la Charité ont été gravement endommagés par les bombardements israéliens.

    Le rôle social des communautés religieuses

    Dans un pays ruiné, où l’État n’assure quasiment plus aucun service depuis 2019 et où une part essentielle des services culturels, éducatifs et sociaux sont assumés par les municipalités locales, mais aussi les organisations religieuses, les paroisses et toutes sortes d’associations gravitant autour d’elles, l’affaiblissement de ces communautés a un impact certain sur les populations les plus pauvres.

    Ainsi, à Broumana, 70 familles pauvres sont prises en charge par la municipalité et les paroisses. «Une fois par mois, la quête des Églises  de Mar Chaaya leur est dédiée, m’explique une habitante du village, et une banque alimentaire a été mise en place par des jeunes de la paroisse pendant le Carême.»

    Générosité mais essoufflement

    Mais tout élan de générosité s’essouffle quand les besoins s’éternisent, quand les finances, l’espace ou les forces humaines s’amenuisent. «On nous a demandé d’accueillir des déplacés venus du sud, explique Sœur Mary, mais nous avons déjà les enfants dont nous devons nous occuper. Il ne nous est pas possible de faire plus.»

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    Atelier de confection de chapelets organisé par les jeunes de la paroisse maronite de Broummana, 27 mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Quand la fatigue et le découragement prennent le dessus, à Broummana comme ailleurs au Liban, les célébrations religieuses et les prières prennent la relève et aident la population à se ressourcer. Ce samedi 29 mars, au lendemain du bombardement israélien sur un quartier sud de Beyrouth, des jeunes et leurs mamans de la paroisse maronite du village participent à un atelier de confection du chapelets. Et comme toujours au Liban, tout se termine par des chants et des danses. (cath.ch/lb)

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    Comment vit-on la guerre à 15 ans? Récits d’écoliers libanais

    À l’automne 2024, les Libanais ont subi des bombardements massifs israéliens. Des centaines de milliers d’enfants ont été jetés sur les routes. Mais bien d’autres encore ont souffert, victimes par ricochet, comme les élèves du Collège jésuite Notre-Dame de Jamhour. De passage dans l’école en mars 2025, cath.ch a recueilli leurs témoignages et celui d’enseignants.

    Lucienne Bittar, de retour du Liban

    «Au pire des bombardements sur les banlieues sud de Beyrouth, les drones israéliens survolaient constamment notre région. Cela tapait tout près parfois, sur des voitures transportant soi-disant des armes. Les élèves se précipitaient aux fenêtres pour regarder la fumée et commenter les événements, raconte une responsable éducative du Collège Notre-Dame de Jamhour. Certains avaient peur bien sûr, mais en même temps ils étaient déjà si habitués… C’était par contre la panique parmi le personnel qui compte des enfants scolarisés ailleurs.»

    «Les explosions, le bruit, la fumée, c'est vraiment terrifiant, renchérit un jeune secrétaire. Les aviateurs israéliens jouaient encore plus avec nos nerfs en franchissant régulièrement les murs du son. La première fois, les élèves ont eu peur, mais il y en a eu tellement par la suite qu’ils applaudissaient et riaient à leur détonation, par bravade.»

    Les marques 'normales’ d’une école privée catholique

    Situé au sud-est de Beyrouth, à deux pas de Baabda et du Ministère de la défense, encadré de forêts et de villages, le Collège Notre-Dame de Jamhour jouit en temps normal d’une situation idyllique. Mais à la faveur de la guerre menée contre le Liban par Israël (contre le Hezbollah: selon la doxologie israélienne), l’insécurité s’est infiltrée entre les murs.

    Au premier abord, rien ne l’indique. La journée débute par l’habituel ballet de cars scolaires venus de tous les alentours. Dans une des chapelles de l’enceinte, une trentaine d’élèves et de professeurs assistent à la messe célébrée quotidiennement par un prêtre jésuite avant le début des cours, «une bénédiction pour la journée», me lance une des femmes présentes.

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    Tous les matins, une messe est célébrée par un jésuite au Collège Jamhour | © Lucienne Bittar

    Dans le couloir de la section dévolue aux élèves de seconde, port d’attache de cath.ch durant sa visite, une ruche bourdonnante s’active, avec les traditionnels bousculades, éclats de rires et interjections propres aux collégiens. Puis les élèves gagnent leurs classes, toutes pourvues de hublot depuis les scandaleuses révélations d'abus sexuels en Église, de façon à ce que tout s’y passe à la vue de tous…

    Des victimes collatérales de la guerre

    Les élèves catholiques qui fréquentent ce collège où l’uniforme est obligatoire se préparent à passer le baccalauréat français. Ils sont issus de familles de classes moyennes ou supérieures. Au plus fort de la guerre, un bon nombre d’entre eux ont ainsi eu l’opportunité de se réfugier à l’étranger ou dans les montagnes du Mont Liban.

    L’école a alors mis en place un enseignement hybride pour assurer les cours. «On avait des élèves en classe, d’autres ailleurs au Liban, à Chypre, en Suisse, à Paris… La professeure elle-même était parfois à l’étranger. C’était très compliqué», témoigne la préfète des secondes.

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    "Cela tapait tout près parfois. Les élèves se précipitaient alors aux fenêtres pour regarder la fumée". Collège Jamhour, Liban, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Certes, les élèves de ce collège sont des ‘victimes indirectes’ de la guerre. Leur maison ou leur école n’a pas été détruite, leurs proches n’ont pas été blessés ou tués, ils n’en sont pas moins des victimes.

    «Le plus dur, c’était de voir les gens mourir»

    Dans la cour de récréation, cinq copines d’une douzaine d’années, racontent: «Tu es dans ton lit, tu es en paix et puis tu entends un grand boom. On ne savait pas à quel moment cela allait tomber. Ça faisait trop peur! Le plus dur, c’était de voir les gens mourir. On voyait les images à la télé et quand on passait sur la route, on voyait la fumée. On savait que beaucoup de gens étaient obligés de quitter leurs maisons et étaient sur la route.»

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    La peur des bombardements sur Beyrouth, Mayssa, Lilya, Maria, Victoria et Lily la ressentent encore, mais le sourire est là! | © Lucienne Bittar

    Les adolescentes disent se sentir en sécurité depuis le cessez-le feu décrété le 27 novembre 2024 par le Hezbollah et Israël... quoique «pas complètement». La suite des événements confortera cette défiance. Les frappes du 28 mars 2025 tombées tout près de deux écoles du Hadath, un quartier chiite densément peuplé au sud de Beyrouth et situé non loin à vol d’oiseau du Collège Jamhour, activeront les traumatismes à répétition de la guerre.

    Un peu plus tard dans la journée, une trentaine d’élèves âgés de 15 ans (avec qui cath.ch a eu l’opportunité de discuter pendant une heure) expriment ce même vacillement émotionnel entre espoirs et craintes. Un processus qui a marqué avant eux leurs parents et leurs grands-parents durant la guerre civile (le Collège Jamhour a subi cinq destructions entre 1975 et 1990). La capacité des Libanais à aller de l’avant malgré tout est souvent qualifiée de ‘résiliente’.

    Partir ou rester, un choix cornélien

    Au fond de la classe, une jeune fille lance avec fermeté: «On a été trop touché par ce qui s'est passé. On est prêt à changer le futur du pays, pour ne pas tomber dans les mêmes erreurs.» Qui veut quitter le Liban, pour étudier en paix, et qui veut rester? La classe se scinde en deux, un score symptomatique du tiraillement qui habite de plus en plus de Libanais.

    «Mon père travaillait souvent à l’étranger. Avec la guerre et les risques de bombardement de l’aéroport de Beyrouth, qui a été fermé un temps, il a dû choisir entre partir et nous laisser, nous sa famille, ou rester avec nous au Liban et perdre son travail, témoigne un garçon. On a décidé de ne pas se séparer, que la priorité était la famille. Ma mère a déjà vécu ça durant la guerre civile. Elle a été séparée de ses parents pendant quelques années. Elle ne voulait pas de ça pour nous.»

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    Venus de Beyrouth et de ses banlieues, les collégiens de Notre-Dame de Jamhour n'ont pas été épargnés par le stress de la guerre | © Lucienne Bittar

    Le bruit, facteur de stress aigu

    Un autre facteur de stress, parmi les pires de la guerre, revient comme un leitmotiv: celui du bruit des combats. Soumis à ce régime non naturel, le corps se tend et s’épuise, et l’esprit reste en état d’alerte. Le silence se fait inquiétant, annonciateur d’un danger imminent.

    «Le bruit des drones et des frappes me rappelait constamment qu’à côté de nous il y avait la guerre. Je dormais mal à cause des bombardements la nuit, et j’arrivais fatiguée à l'école, explique une jeune fille. Bien sûr, j’essayais de continuer à venir, car c'est important l'éducation.» «On ne pouvait pas se changer les idées, précise un autre élève, car c'était dangereux de sortir. On restait chez nous, devant les news, sans pouvoir penser à autre chose. C'était un stress continu. On avait toujours cette question en tête: ‘qu'est-ce qui va arriver demain?’»

    La solidarité à l’épreuve de la peur

    La solidarité, une des valeurs éducatives et spirituelles défendues par le Collège, a pris un relief particulier avec de tels drames. Plus largement, elle a conduit bien des habitants à accueillir avec générosité les déplacés du sud. La guerre, affirment aussi certains Libanais, a réveillé leur sentiment d’appartenance à une seule nation. Pour d’autres, au contraire, le fait qu’Israël ne cible que les combattants du Hezbollah a relancé les divisions entre chiites et chrétiens.

    La surveillance constante de la population libanaise par les drones israéliens s’est révélé être un outil de guerre psychologique efficace, freinant les élans de solidarité. Si les femmes et les enfants déplacés ont étaient bien accueillis, cela n’a pas été le cas pour les hommes. La crainte qu’ils ne soient étiquetés ‘combattants du Hezbollah’ par les services israéliens et que leur lieu d’asile ne soit ciblé a été dissuasive.

    Durant l’échange avec des collégiens de Jamhour, cette réalité sera aussi soulignée. «Quand on marchait dans les rues, on voyait tous ces gens venus du sud, des enfants qui vivaient sur des tapis. C'était horrible à voir. Certains Libanais de mon quartier pourtant ne voulaient pas des déplacés. Ils ont signé une pétition et ont contacté le propriétaire de l'appartement pour les déloger car ils avaient peur que leur immeuble ne soit bombardé à cause d’eux.»

    Une autre main se lève. La phrase gicle: «Les préjugés persistent, il y a toujours cette haine ancrée qui passe de génération en génération.»

    Refouler la tragédie et vivre

    Témoignages touchants et rires s’entrechoquent, remèdes miracles pour relâcher les tensions. «La guerre a révélé ce qu’il y a de plus beau chez nos élèves, leur folle envie de vivre: celle-ci même qui refoule la tragédie et met en exergue la joie, le partage et l’amitié», peut-on lire dans l’éditorial de mars de Nous du Collège, la revue de l’école. «Les projets, les fêtes, les manifestations de vie ont déferlé dès l’annonce du cessez-le-feu.»

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    Rires et témoignages émouvants à propos de la guerre s'entrechoquent dans cette classe de seconde, Collège Jamhour, Liban, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Un optimisme affiché plus discrètement par les élèves, même si ce jour-là ils évoquent spontanément la guerre au passé. Retrouver une vie normale n’est en effet pas si simple. «Certaines personnes voulaient oublier la guerre et ouvrir une nouvelle page, mais peut-être trop rapidement comparé à d'autres qui, elles, avaient perdu leur maison et étaient toujours choquées», remarque une jeune fille. Comme l’énonce avec poésie le Nous du Collège, «au Liban, chaque seconde de joie est arrachée à la tragédie et s’apparente à un instant d’éternité». (cath.ch/lb)

    Le Collège Notre-Dame de Jamhour
    Édifié sur 260’00 mètres carrés, sur la colline de Jamhour, le Collège a été créé en 1953 par les Pères jésuites de la Province du Proche-Orient et il est toujours dirigé par eux. Depuis deux ans, sa direction est confiée au Père polonais Marek Cieślik.
    Cet établissement privé qui suit l’enseignement français est prisé par les familles catholiques. Il est constitué de deux écoles séparées, une primaire et une secondaire. Le Grand Collège compte à lui seul plus de 3000 élèves et près de 80 classes. Une véritable fourmilière qui demande pour bien fonctionner beaucoup d’organisation et de discipline. Le Collège est donc aussi un important pourvoyeur d’emplois, avec 500 employés environ, dont douze prêtres et quatre religieuses, 270 professeurs et éducateurs et 75 chauffeurs d’autocars!
    La formation religieuse et spirituelle y est de mise. À l’occasion des 50 ans du Collège en 2023, le Père Daccache sj, directeur de l’époque, avait rappelé les maîtres-mots de son programme éducatif inspiré de la spiritualité ignacienne: 'Croire, savoir, servir’. L’accent y est mis tant sur la formation humaniste et scientifique, que sur l'éducation à la citoyenneté et au service social ou sur la formation religieuse.
    Le Collège fait partie du 'Réseau Notre-Dame de Jamhour’ qui regroupe cinq établissements jésuites du Liban et six non jésuites, comme l’École nationale maronite à Baalbek ou le Collège des religieuses du Bon Pasteur à Hammana. LB

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    Collège Jamhour des jésuites du Liban | © Lucienne Bittar

    Renforcer le bac libanais pour consolider le sentiment national
    Pour José Jamouri, ancien journaliste et ancien professeur de français au Collège Notre-Dame de Jamhour, la reconstruction d’une identité nationale libanaise passerait notamment par une refonte du baccalauréat libanais.
    Signé en 1943 par la France et le Liban, un protocole assurait la reconnaissance mutuelle de leurs diplômes, rappelle-t-il. Mais durant la guerre civile, du fait de fraudes durant les épreuves, le bac libanais a perdu de sa crédibilité. Le diplôme n’est plus reconnu à l’étranger. Les bacs français et international ont pris le dessus dans les collèges privés, accentuant le clivage entre la jeunesse chrétienne et la jeunesse musulmane. Celle-ci, dans sa majorité, recoure à l’école publique et suit donc le seul programme libanais.
    En plus, note-t-il, l’histoire nationale est peu abordée dans les écoles qui suivent l’enseignement français et l’arabe y est perçu comme ‘une seconde langue’. Cette méconnaissance de l’autre freine la consolidation du Liban en tant que nation, déplore-t-il. LB

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    Au Liban, Caritas offre un appui psychologique à des milliers de personnes (1/2)

    Au Liban, Caritas est une véritable institution et jouit d’une estime particulière. Pour taquiner une personne faisant preuve de grande générosité, on lui lance d’ailleurs: «Tu te crois Caritas?» cath.ch a pu le vérifier lors d’une rencontre avec l’équipe d’un centre médical, soutenu depuis la Suisse, et quelques-uns de ses bénéficiaires. Il y flottait comme un parfum de respect mutuel. (Reportage en deux volets)

    Lucienne Bittar, de retour du Liban

    Situé dans le quartier populaire de Sad Baouchrieh, à l’est de Beyrouth, le Centre médical St Michel offre un peu de sécurité aux déshérités du quartier affectés dans leur santé physique et mentale. Ses services sont marqués par les guerres sévissant dans la région et par les crises vécues dans le pays, telle l’explosion du port de Beyrouth en 2020.

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    Le centre médical St Michel de Caritas se trouve dans un quartier populaire de Beyrouth, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Fréquenté tant par des Libanais que par des réfugiés syriens, ce centre de santé primaire assure chaque jour 150 à 200 consultations, qui vont de la gynécologie aux soins dentaires, de la physiothérapie à l’orthophonie ou la psychothérapie. Il fournit aussi des médicaments, aide les patients à se faire hospitaliser en cas de besoin et propose des sessions de sensibilisation sur des thèmes précis, comme l’hygiène, le diabète ou le stress post-traumatique.

    Un accueil sans discrimination

    De traumatismes de guerre, il sera beaucoup question au cours de la discussion organisée par Dina Hajjar, responsable du bureau de Caritas Suisse au Liban, avec quatre bénéficiaires du Centre. Mais aussi de reconnaissance à l’égard de l’ONG pour les soins donnés, sans discrimination, avec respect, patience et empathie, selon leurs propres mots. Des qualités importantes dans un pays toujours marqué par des tensions entre Libanais et Syriens ou entre chrétiens et musulmans. «Ici, j’ai fait l’apprentissage de l’altérité», témoigne Mohammed Ali, un Kurde de Syrie, réfugié au Liban depuis 2015, converti au christianisme sous le nom de John.

    Le soutien de Caritas Suisse
    Caritas Liban est l’un des deux principaux partenaires dans le pays de Caritas Suisse. Elle a fourni en 2024 plus de 800’000 consultations médicales, pour 150’000 personnes. Au Centre St Michel, Caritas Suisse assure le financement de 898 sessions psychothérapeutiques et 240 consultations médicales, ainsi que de 250 hospitalisations d’avril 2024 à novembre 2025.
    Les réfugiés syriens restent la priorité de Caritas Suisse au Liban, mais l’accent est désormais mis sur la réponse aux besoins urgents de toutes les communautés touchées par le dernier conflit.

    Peu à peu, au fil de l’échange, les confidences se font plus nombreuses, les histoires prennent corps. Un partage qui doit beaucoup à l’atmosphère de confiance construite en amont par l’équipe soignante.

    Des traumas demandant des soins spécifiques

    «J'ai vécu la guerre en Syrie et j’en suis ressortie comme morte de l’intérieur. Quand je suis arrivée au Liban, j’ai passé trois mois enfermée chez moi tant j’avais peur. Mais j’ai une fille et je ne veux pas qu’elle soit aussi fragile que moi, raconte Mme Kifah, l’une des bénéficiaires. Grâce aux soins reçus ici, ma fille prend confiance en elle et s'amuse.»

    La peur a quitté le domicile familial et la porte de la maison est à nouveau ouverte. Généreusement ouverte même. Quinze déplacés du sud du pays y ont trouvé refuge fin 2024. «Cela n’a pas été toujours facile pour moi de rester calme, avec les avions israéliens dans le ciel...»

    Mohammed Ali et sa famille, pour leur part, font partie des réfugiés syriens qui ont eu la chance d’être enregistrés par l’UNHCR (avec l’arrivée en masse de Syriens à la frontière, ces enregistrements ont cessé au Liban en 2015). Mais si l’institution onusienne a assuré la scolarité de leurs enfants, elle ne leur a pas fourni les soins nécessaires pour dépasser leurs traumas de guerre.

    "C’est rassurant de savoir que même sans argent nous pouvons être soignés."Mohammed Ali

    «Ma fille, alors âgée de 5 ans, a fait une tentative de suicide, et l’hôpital où on l’a amenée a refusé de la soigner car je n’avais pas l’argent nécessaire. Mais ici, à Caritas, elle trouve le support psychologique nécessaire. Elle fait de grands progrès. Elle n’était plus capable de parler, et maintenant oui. C’est rassurant de savoir que même sans argent nous pouvons être soignés.»

    Comme le précise Cindy Hakmé, responsable du Département médical de Caritas Liban, les soins paramédicaux de longue durée, tels l’orthophonie ou la psychologie, sont peu pris en charge par le UNHCR, raison pour laquelle tant de réfugiés syriens font appel à Caritas. Aujourd’hui cependant, poursuit-elle, de nombreux Libanais s’adressent eux aussi à l’œuvre d’entraide catholique.

    «J’ai crié, j’ai pleuré»

    «Avant 2020 et l’explosion du port de Beyrouth, les questions de santé mentale étaient taboues. Nous avons organisé des sessions de sensibilisation et cela a changé le regard des patients. Ils sont aujourd’hui plus conscients qu’ils ont besoin d’être aidés.» Caritas Liban assurait habituellement au Centre Saint Michel 3000 séances de psychothérapie par an; ce chiffre a doublé en 2024 et il a déjà atteint les 3000 au 1er avril 2025. (Lire l’interview de Christelle Zouein, psychologue du centre.)

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    Mohammed Ali, un Kurde, et Zeinab Sartor, une Libanaise, écoutent attentivement les récits des autres bénéficiaires, Beyrouth, centre médical de Caritas, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    «On parle de la résilience des Libanais, mais leur capacité d’aller de l’avant relève aussi en partie d’une forme de déni et de la colère», souligne encore Cindy Hakmé.» Zeinab Sartor, une Libanaise qui fréquente ce centre médical depuis 7 ans, acquiesce. Sa fille, raconte-elle, avait très peur des bruits forts depuis l’explosion du silo. Elle a trouvé de l'aide au centre.

    Mais le problème a recommencé avec les frappes israéliennes. «Pour moi, cela a aussi été une période très stressante», confie-t-elle. «Je viens de Baalbeek, où vivent encore mes parents. J’ai craint pour leur vie quand la ville a été bombardée. En plus, j’ai accueilli seize personnes chez moi pendant deux mois. Elles dormaient sur des matelas par terre. Je n’avais plus d’intimité. C’était dur. Je me suis rendue au Centre pour me décharger de toute cette tension. J’ai crié, j’ai pleuré.»

    Syriens et Libanais, des cousins tumultueux

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    La famille de Mme Wafa, une Syrienne réfugiée au Liban, a été victime de racisme | © Lucienne Bittar

    Des millions de Syriens réfugiés au Liban; des réfugiés syriens qui accueillent des Libanais déplacés; des Libanais qui trouvent momentanément refuge en Syrie… «Nous avons toujours été comme des cousins», tiennent à dire les bénéficiaires, avant de nuancer.

    La famille de Mme Wafa, une Syrienne, a été ainsi victime de racisme à plusieurs reprises. «Mes enfants ont dû quitter l’école. Des jeunes de la région s’en sont pris à nous en 2023 et nous ont dit de quitter le quartier. La municipalité n’est pas intervenue et a même fini par nous demander de partir. Ce que nous avons fait.» Établie dans son nouveau quartier, Mme Wafa, dont le mari est très affecté mentalement par la guerre – «ses jambes ne le portent plus, il ne quitte pas son lit» – dit apprécier d’autant plus l’approche non discriminatoire de l’équipe de Caritas.

    Au début des années 2020, avec la crise financière et économique et l’explosion du nombre de réfugiés, Syriens et Libanais se sont retrouvés en position de concurrence face à des services de base (école, hôpitaux) débordés, explique Dina Hajjar. Mais ces tensions sont en recul depuis la récente guerre avec Israël. Le centre d’attention s’est déplacé. Quant à demain…

    «Nous vivons au jour le jour, ou plutôt heure par heure, lance avec humour Mme Kifah. J’ai appris lors de sessions de Caritas à faire des petites choses que j’aime. Hier, j’ai fait une petite promenade avec ma fille. Tout ce que j’espère, c’est une journée où il ne se passe rien de compliqué.» (cath.ch/lb)

    > Ne manquez pas la deuxième partie de ce reportage sur cath.ch.

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    Amal Farfou (à g.), coordinatrice du Centre St Michel, et Dina Hajjar, responsable du bureau de Caritas Suisse au Liban | © Lucienne Bittar

    L’humanitaire comme une seconde peau
    Œuvrer pour Caritas, «ce n’est pas juste un travail, c’est un mode de vie, une culture, des valeurs», affirment à l’unisson Dina Hajjar, responsable du bureau de Caritas Suisse au Liban, et Amal Farfou, coordinatrice du Centre St Michel. Les deux femmes partagent la même passion pour ‘l’humanitaire’, vécu comme une mission.
    Dina Hajjar travaillait dans une importante entreprise d’ingénierie, avant de décider de mettre son savoir-faire au service du CICR, puis de Caritas. Amal Farfou, pour sa part, a travaillé comme infirmière à l’Hôtel Dieu de France, le centre hospitalier universitaire géré par l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, avant de prendre la responsabilité du Centre St Michel.
    «On ne peut pas arrêter d’écouter, d’aider, même si c’est difficile parfois de supporter tous ces pleurs», déclare Amal Farfou. Pour tenir le coup, la petite équipe se serre les coudes.  «C’est l’esprit Caritas. Nous nous soutenons mutuellement pour pouvoir continuer de servir les autres.»
    «Mes collègues en Syrie ont vu des choses inimaginables…» glisse Dina Hajjar. «Mais ici aussi nous sommes tous affectés.» De fait, beaucoup de Libanais et de Syriens sont des humanitaires, avance la responsable du bureau de Caritas Suisse, «même s’ils n’en ont pas le titre». Et de prendre pour exemple Mme Kifah, une des bénéficiaires syriennes rencontrées dans le centre. «Elle vit dans une simple chambre, mais elle a accueilli des déplacés du sud et leur a donné des vêtements et des jouets de sa fille. Elle a fait ce qu’elle pouvait pour aider. Les gens qui sont eux-mêmes dans la détresse s’entraident souvent.» LB

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    Au Liban, Caritas offre un appui psychologique à des milliers de personnes (2/2)

    Au Liban, des milliers d’enfants trouvent auprès de Caritas un soutien psychologique essentiel pour dépasser les états de stress post-traumatiques. Interview avec Christelle Zouein, 24 ans, psychologue au Centre médical St Michel de Beyrouth soutenu par Caritas Suisse.

    Lucienne Bittar, de retour du Liban

    «Des centaines de milliers d’enfants ont été traumatisés par l’explosion du port de Beyrouth de 2020, témoigne Dina Hajjar, responsable du bureau de Caritas Suisse au Liban, mais ces victimes, surtout ceux des milieux populaires, ne bénéficient que de très peu de soins.» D’où l’importance de centres médicaux tels celui de St Michel, situé dans le quartier de Sad Baouchrieh, à l’est de Beyrouth.

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    Entrée du centre médical St Michel de Caritas Liban, mars 2025 | © Lucienne Bittar

    Toute l’équipe médicale du centre en est du reste convaincue: un bon accompagnement des enfants peut prévenir des dégâts mentaux futurs. Les explications de Christelle Zouein, psychologue.

    Quels sont les signes extérieurs des traumas chez les enfants?
    Christelle Zouein:
    Leur sommeil est affecté, peuplé souvent de cauchemars. On constate aussi des régressions à l’école. Certains enfants perdent brusquement la parole ou d’autres connaissances acquises. D’autres redeviennent incontinents. De manière générale, ils ne se sentent plus en sécurité. Le plus souvent, ils ne veulent pas s’éloigner de leurs parents ni de leur maison, car ils craignent que quelque chose de terrible ne se produise durant leur absence: que l'un de leurs parents soit tué ou que leur maison soit détruite. Or le foyer, pour un enfant, c’est le fondement de son sentiment de sécurité si essentiel à sa bonne construction.

    Ces traumas apparaissent chez des enfants de plus en plus jeunes. Il y a trop de dépressions et de troubles anxieux aujourd’hui chez des petits de 4 ou 5 ans! De fait, beaucoup de gens souffrent à présent au Liban de désordres mentaux, comme l'anxiété, la dépression, les crises psychotiques.

    Le traumatisme de l’explosion du port de Beyrouth est-il du même ordre que celui causé par la guerre?
    Non, parce que les bombardements se reproduisent. Dans les deux cas, les enfants se sentent impuissants et ne comprennent pas ce qui se passe. La guerre, certes, les affecte beaucoup, même s’ils ne la vivent pas en direct, car elle est présente dans tous les esprits. Ils ne savent pas où les frappes vont tomber. Près d’eux ou plus loin? Et ils vivent avec cette peur. Néanmoins, leurs corps et leur esprit sont préparés à cette éventualité.

    En ce qui concerne l’explosion du port de Beyrouth, c’est un trauma d’un autre ordre, plus profond car totalement imprévisible. Il n’y avait pas de menace, donc pas de préparation mentale possible. Notre système nerveux n’est pas préparé à ce type de choc. Le corps et l’esprit restent ensuite constamment en état d’alerte et c’est épuisant. L’humain est un être adaptable, c’est vrai, mais il y a des limites à l’adaptation. Les traumas apparaissent quand celles-ci sont dépassées.

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    Reste de silos après l'explosion du port de Beyrouth, considéré comme un lieu commémoratif | © Lucienne Bittar

    J’avais 19 ans quand l’explosion s’est produite et pendant longtemps je sursautais au moindre bruit. J’ai pris plusieurs mois pour m’en remettre, alors même que j’ai des connaissances en psychologie. Et comme pour tout le monde, le tremblement de terre de 2023 a réveillé ma peur. Il s’est déroulé durant notre sommeil, à 2h du matin, et on ne savait pas si c’était une nouvelle explosion.

    Comment les enfants peuvent-ils dépasser ce trauma?
    C'est un long processus. Il faut essayer de les rassurer en les aidant à trier entre les peurs rationnelles et les autres. On peut leur expliquer, par exemple, que leurs parents ne vont pas les quitter. C’est encore mieux quand les parents viennent eux aussi et collaborent.

    La région est déchirée par de terribles guerres. Combien d'années de paix faudra-t-il pour permettre aux victimes de retrouver une stabilité émotionnelle?
    C’est difficile à dire. L’impact sur la santé mentale des gens est énorme. Mais je suis persuadée qu’un suivi thérapeutique peut aider les enfants, la génération dirigeante de demain, à s'adapter au mieux à la réalité, à mieux surmonter les crises et à être mieux préparés face aux chocs à venir.

    Face à la répétition des coups, à un excès d’informations douloureuses, n’y a-t-il pas un risque de durcissement et d’altération collective des facultés d’empathie?
    Ce que je vois au Liban, c’est l’inverse. Les gens ressentent la nécessité d’aider les autres. Y compris les plus anxieux, qui se rassurent en donnant, en prenant soin d’autrui. Cela fait toujours du bien de se sentir utile et de sortir de soi.

    Les Libanais se disent qu’ils n’ont pas le choix. Nous vivons ici. Soit nous essayons de gérer la situation, d’aller de l’avant, soit nous nous arrêtons, nous nous disons ‘c'est fini’. La majorité d’entre nous choisissons la première option. Les gens qui décident de suivre une thérapie dans notre centre ont déjà fait un premier pas essentiel en ce sens. Ils ont identifié qu’eux-mêmes ou leur enfant a un problème et ils ont décidé de travailler dessus.

    La pratique religieuse est très prononcée au Liban. Est-ce là une ressource précieuse pour les gens?
    Oui, la croyance en un être plus fort, plus grand, donne de la force à beaucoup de gens. Même si cela relève souvent de l’habitude, ils trouvent aussi dans les rituels religieux un sentiment de paix, de protection. Cela les aide à garder l’espoir. (cath.ch/lb)

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    19/05/2025

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